V
UN ACCIDENT

C'est le deuxième jour du prix de la Durée, le plus important de la Quinzaine. La veille, Choper a établi un formidable record. Et Piéril se propose de le battre.

Pour lui, l'entreprise est capitale. La victoire lui assurerait tout ensemble la gloire universelle et la forte somme. Et ses amis s'y intéressent presque autant que lui. Car ils forment, autour du pilote, une petite association. Piéril apporta le châssis et la voilure, gagnés dans un concours de modèles réduits. Un journaliste, un ingénieur, un banquier se cotisèrent afin d'acheter le moteur. Et, désormais, tous quatre partagent les frais et les gains de chaque campagne.

Aussi les trois associés s'empressent-ils, plus émus en apparence que Piéril lui-même, autour de l'appareil. C'est, tout au fond de la piste, dans l'espace réservé à l'essor des aéroplanes. Le soleil de midi, large épanoui, promet une belle journée. Et toutes les faces brillent d'espoir.

Popette assiste au départ. Au bras de Lucien Chatel et redressant sa petite tête charmante sous la toque de laine, elle a franchi les derniers barrages. Elle foule la terre promise. Et le spectacle des suprêmes préparatifs la passionne et l'absorbe.

Piéril, debout dans l'armature de son appareil, fait son plein d'essence. Ce n'est pas un bidon qu'il emporte, c'est un baril, un tonneau. Condition nécessaire au succès. Car, sauf incident, son vol durera autant que sa provision d'essence. Mais quelle surcharge! Aussi, pour la compenser, Piéril s'allège-t-il autant qu'il peut. Il a quitté souliers, jambières, montre, portefeuille. Ah! dans ces moments-là, les aviateurs deviennent fous. Il y en a qui brossent leurs souliers pour en détacher la boue. Pour un peu, ils se confesseraient, afin de se débarrasser du poids de leurs péchés.

Mais Popette s'intéresse à Mme Piéril presque autant qu'au pilote lui-même. Elle l'admire, elle l'envie. Ah! la brave petite compagne, accorte, éveillée, ronde et potelée comme une fine caille de vigne. Que c'est crâne, et courageux, de suivre son mari tout au long de l'épreuve, de darder, de projeter ses vœux et son énergie vers le petit point blanc suspendu dans le ciel...

On élance l'hélice. Le bruit du moteur éclate et ronfle. Des hommes, dont le bourgeron claque au vent, s'agrippent à la cellule arrière. Piéril lève la main. Il s'ébranle.

Mais s'enlèvera-t-il? Tout est là. Une fois qu'il aura quitté la terre, il ne retombera plus. Même, au fur et à mesure qu'il consommera son essence, il s'allègera et n'en marchera que mieux. La casquette de Lucien Chatel tangue sur son front agité. Généralement, quand ses appareils jouent une grosse partie, il se terre et va cacher son émotion dans quelque coin ignoré.

L'aéroplane de Piéril roule sur le sol, où ses pneus creusent un sillon. Comme il est lourd! Et tous les cœurs, au fond des poitrines, sont aussi lourds que lui.