Enfin, il se décolle! Le voilà parti. Ah! maintenant, il va pouvoir rester des heures en l'air, toute la journée... C'est la victoire avec ses lauriers et ses fruits d'or.
On respire. Les gorges se débrident, les visages s'éclairent. Popette observe Mme Piéril, toute droite, la bouche entr'ouverte, le souffle court et la lèvre sèche. Pour un peu, Popette irait lui prendre les mains, à la brave petite femme, afin de mieux communier dans la joie. Lucien Chatel s'est éclipsé. Quant aux associés de Piéril, ils ne quittent pas des yeux le grand oiseau blanc qui lentement s'élève, leur espoir ailé.
Mais que se passe t-il? Un monoplan, rentrant au port, arrive droit sur le biplan de Piéril. Il le domine et fond sur lui. On croit assister à l'effroyable bataille des deux écoles rivales. Tous deux marchant à soixante à l'heure. Sûrement ils vont se pulvériser, s'anéantir...
Non. Piéril a vu. De deux dangers, il choisit le moindre. Et comme un homme menacé de recevoir un bolide sur la tête serre les épaules et tend le dos, il se rabat au sol. Son appareil le touche et s'y accroche.
Sera-ce l'accident? Pendant un interminable instant, on espère encore. Puis c'est le stupide écrasement, l'énorme et jolie architecture aérienne, si rigide, si tendue, qui s'écroule et s'aplatit.
Au même pas de course, dans la même angoisse, les amis de l'aviateur s'élancent vers lui. Le souvenir des chutes tragiques traverse les mémoires. Si Piéril était pris sous le moteur? Popette suit Mme Piéril. Ah! les atroces minutes pour la brave petite femme!... Et Popette, tout en courant, balbutie, sans bien savoir ce qu'elle dit:
—Il n'a rien, n'est-ce pas, madame, il n'a rien?
En effet, il n'a rien. On le voit se dégager de l'amas de débris. On l'entoure. En chaussettes dans l'herbe humide, il se croise les bras, furieux contre le maladroit qui le contraignit d'atterrir et désolé de la partie perdue. C'est fini, maintenant, il n'aura pas le prix de la Durée. Choper le gardera. Que d'espoirs, de projets, soudain réduits en miettes!... Ses associés consternés contemplent et mesurent le désastre...
Mais Mme Piéril a rejoint son mari. D'un seul regard, elle l'enveloppe, l'examine:
—Tu n'es pas blessé?