Mais Savournin ne sait pas rester longtemps muet ni grave. Rien ne peut ternir sa fine gaîté. Toute sa face rase, ouverte et franche, respire la belle humeur: ses yeux bleus, d'une eau scintillante et claire; ses dents éclatantes, d'une fraîcheur, d'une pureté enfantine, et dont son rire fréquent ouvre tout grand l'écrin. Jusqu'à sa cravate, qui lui ressemble et le complète, désinvolte, coquette, envolée aux deux pointes, en ailes d'oiseau.
Évoque-t-il l'aventure d'auto où il pensa trouver la mort, du temps où il montait en courses? Dépeint-il la guigne persistante de ses débuts d'aviateur? Il conte, de jet, sans faconde, avec la même inaltérable gaîté, que pimente une pointe d'accent méridional.
Il faut l'entendre rappeler son premier accident d'aéroplane... Emporté par un tourbillon soudain, il sort de la piste, franchit une ligne d'arbres, atterrit au premier espace libre. Aussitôt, le bruit se répand qu'il a fait deux victimes. Brancardiers, ambulances. Ah! Vaï. Elles étaient jolies, les deux victimes. Une dame enceinte qui s'est évanouie d'émotion à cinquante pas de l'appareil et un monsieur qui s'est tourné le pied en courant voir l'accident!
Mais la guigne n'a pas duré. Il l'a lassée avec le sourire. Et c'est justice. Personne comme Savournin pour «gratter» sur son appareil, pour le mettre au point à patients coups de lime. A quatre heures, chaque matin de la Quinzaine, il arrive de la ville en auto. Depuis quelques mois, il vole de succès en succès. Il étonne l'Europe: Et sans rien perdre de son cordial humour, de son ardeur riante, sa jolie grâce d'oiseau qui jase et qui brille.
Pajou, le benjamin des aviateurs—dix-huit ans—écoute, un coude sur la table et le menton dans la main. Sur son visage juvénile et précis de Bonaparte à Brienne, on lit l'ambition d'égaler, de dépasser les exploits des grands virtuoses. Il n'en mange plus. Et il ne sort de son rêve que pour demander à Chatel, le front anxieux et la voix inspirée:
—Dites, Monsieur Chatel, si je partais à pleins gaz?
Quant à Lerenard, c'est un timide. Ancien contremaître chez Victorine, admirable mécanicien, récemment promu au rang de pilote, sa fortune soudaine l'éblouit. Son col le gêne et ses mains l'embarrassent. Et pareil à l'autruche qui fuit le péril en se cachant la tête, il voile son trouble en s'enfouissant le nez dans son verre.
Du côté des ouvriers, le ton monte à mesure que le repas s'avance. On commente passionnément les essais du matin. On s'y montre sans pitié pour les concurrents malheureux. Parlant de l'aéroplane qui s'est brisé dans l'atterrissage, une voix blagueuse prononce—et c'est toute l'oraison funèbre du pauvre appareil pulvérisé, aplati en flaque:
—Mon vieux, on l'a ramassé avec une cuiller et du buvard!
Mais un grand diable dégingandé, suivi d'un aide, surgit dans le vide de la baie. L'homme du cinéma! Ses jambes, longues et grêles, écartées en compas, ressemblent aux pieds de son appareil. Plein d'assurance et de bagout, il sollicite l'honneur de prendre sur son film le déjeuner au hangar. Et pour s'attirer la bienveillance générale, il certifie que la bande se déroulera dès le lendemain soir dans un grand music-hall parisien.