Popette s'effare. Quoi? Elle va figurer sur une scène de café-concert? Ah! vous avez voulu voir des aviateurs en liberté, Popette. Ce sont les inconvénients du métier. A la face de Paris, vous allez être un petit peu compromise en compagnie du brillant Savournin.
L'homme en compas stimule les convives. Est-ce la vieille habitude de poser devant l'objectif? Rien n'est plus difficile à dégeler que des gens devant un cinéma.
—Voyons, Monsieur Savournin, s'écrie-t-il, portez un toast!
Excellente idée. Et pendant qu'avec une agilité merveilleuse l'homme tourne d'une main son moulin à café et de l'autre en change la direction, Savournin se lève, salue, improvise un speech où son heureuse fantaisie mousse et déborde.
Les visages s'animent, s'éclairent. Les verres tintent. Savournin heurte le sien à celui de Popette, s'incline et découvre son joli sourire perlé... Ah! certes, parmi les célibataires, Rémy Parnell, le gentleman-volant, apparaît bien séduisant, mais aussi bien lointain. Mais ce Savournin serait un bon compagnon de vie, plein d'entrain, de vaillance, de gaîté... Et l'homme du cinéma, jambes écartées, tournant éperdument ses deux manivelles, ne se doute pas qu'il immortalise les perplexités d'une petite Popette que guette vaguement l'embarras du choix. [50]
VII
LE BRASSARD
Loulou, le frère de Popette, a un brassard. Mais oui, un vrai brassard. Même qu'il l'a trouvé par terre, près d'un hangar. Un brassard violet, frappé de lettres d'or. Avoir un brassard à douze ans... Ça suffit à vous griser. Ça grise bien les grandes personnes.
Et Loulou est ivre d'orgueil. Il en titube. Songez donc. Passer sous le nez des gardiens, sous le nez des fantassins et des cavaliers, sous le nez des gendarmes, passer sous tous ces pifs-là librement, légèrement, la tête haute, l'air distrait, la démarche affairée. Avoir de l'autorité sur l'autorité. Je vous dis que c'est enivrant.
Ah! dans ces moments-là, on excuse et on comprend le goût bien français du brassard. Oui, quand on est un quidam quelconque perdu dans la foule, on blague. On se gausse, par exemple, des petits messieurs qui, pour organiser le plus modeste concours de cerfs-volants sur la plus minuscule des plages, commencent par s'affubler d'un énorme brassard. Mais quand on en porte un soi-même au biceps, c'est une autre paire de manches. On devient un autre homme, avec une autre cervelle. Alors on conçoit l'allure désinvolte et supérieure de ceux qui revêtent le sacré symbole. On la conçoit, car on l'adopte.