Pour atteindre au sommet de sa gloire, Loulou s'est rué sur la piste, sur l'inaccessible piste. Ah! la sentinelle a été rudement épatée. Mais elle l'a laissé passer, grâce au brassard. Et maintenant, il la foule, la terre promise, dans un galop effréné. Cent mille regards le contemplent, cent mille curieux l'envient, lui, Loulou.

Saoul de puissance, il lance des mots et des cris que le vent de la course cueille sur ses lèvres. Des aéroplanes ronflent au-dessus de sa tête. Bah! Qu'est-ce qu'un aéroplane? Un cerf-volant qui marche tout seul. Loulou est blasé. N'est-il pas l'égal des aviateurs, avec son brassard?

Il pourrait même passer pour un pilote, aux yeux du public. Un pilote qui aurait eu son aéroplane en cadeau de première communion. Pajou a bien reçu le sien pour son bachot. Non, décidément, Loulou ne souhaite pas d'être pris pour un pilote. C'est banal. Sous l'aile des biplans de Lucien Chatel, il en éclôt chaque mois des couvées entières.

Le chic, ce serait d'être pris pour un commissaire... Quelle idée! Il va se donner à lui-même la comédie. Et, par le miracle de la griserie, voilà Loulou promu commissaire. Son imagination bouillonne. Il s'aide de ses souvenirs personnels et des propos doucement ironiques de Lucien Chatel. Il est Poitrinas, le commissaire le plus gonflé de son omnipotence. Le thorax bombé, la voix creuse et grasse, il lance et distribue de haut des «Bonjour, cher!» essentiels et protecteurs comme des bénédictions papales. Puis, s'irritant sans cause, il tonne, clame, engueule, sans abandonner sa majesté ni sa superbe de pontife.

Puis Loulou se transforme en Laridan de la Poline, sans qui les concours ne seraient plus des concours. Son regard étincelle en briquet. Piaffant sec sur de hauts talons, il coupe, taille, rogne, tranche, avec la précision métallique et définitive d'une paire de ciseaux.

Plus haut encore! Loulou est le duc de Molinon, président de la Quinzaine et grand vigneron de son métier. Ses gestes prennent une grâce nonchalante et flexible. Son coude s'écarte en anse d'amphore comme s'il offrait le bras à la femme de l'Exécutif. Il avance sur les pointes, modeste sous la rafale du succès comme un danseur de corde dans la tempête des bravos, heureux d'avoir, en un juste équilibre, également favorisé l'essor de l'aviation et le renom des vins d'Anjou.

Plus haut, plus haut toujours. Loulou devient Coquard, le banquier Coquard qui, dans la coulisse, tient les fils des marionnettes et les cordons de la bourse. L'œil narquois, le menton aiguisé d'un rictus, les mains enfoncées dans les poches jusqu'aux genoux, il contemple la plaine, dénombre la foule et soupèse le gain de la journée. C'est pour lui qu'un million d'êtres humains s'est rué vers l'Anjou. C'est pour lui que des pionniers téméraires luttent contre l'espace. Il est le prodigieux croupier de ce tapis vert où tournent les chevaux ailés.

Fou de grandeur, Loulou voudrait monter encore. N'y a-t-il donc plus rien, au-dessus de cet homme, pour qui les uns versent leur argent, pour qui les autres risquent leur peau?

Y a-t-il un souverain plus obéi, un potentat le plus absolu? Oui. Il y a le gendarme. Le gendarme dont l'autorité ne connaît pas de borne, le gendarme qui ne pense pas, qui ne réfléchit pas, qui n'a rien d'autre dans l'esprit, derrière son front, que sa puissance, qui en est plein comme une cruche est pleine d'eau, le gendarme qui n'est qu'un bloc de pouvoir, coulé dans des bottes.

Et Loulou est le gendarme. Il crie, il hurle: «On ne passe pas!» Du diable s'il sait pourquoi on ne passe pas. Mais voilà justement l'ivresse culminante, le paroxysme de la jubilation. C'est d'embêter les gens sans raison. C'est d'arrêter la foule, les cyclistes, les voitures, avec un geste, avec un doigt, c'est de faire aux autos signe de ralentir même quand elles calent. Et tout cela sans savoir pourquoi, pour le plaisir. Pourquoi? Mais il s'en fout, il s'en fout éperdument...