Sans doute, si Villeret n'avait été qu'un pauvre être désarmé contre la tentation, lui eût-elle continué son aide, par pitié. Mais il était aussi brutal que lâche, aussi jaloux que débauché, aussi cruel que fourbe, et sans qu'un peu d'amour excusât ses violences. Au lendemain du scandale, elle s'était séparée de lui, résolue à gagner sa vie. Elle dessinait avec un goût très vif. Elle aimait surtout à peindre les oiseaux. Elle composa donc des tableautins de genre qui, peu à peu, trouvaient preneur. Villeret la relançait. Le plus souvent, sa mise était sordide. Parfois, il était impeccable et magnifique. Il la pressait de reprendre la vie commune. Elle ne démêlait pas dans quelle mesure la jalousie, la misère, un obscur besoin de tyrannie le poussaient à ces tentatives. Mais elle refusait obstinément, s'en débarrassait avec quelque argent.
Cette vie ambiguë durait depuis un an, lorsque Claire retrouva Lucien Chatel. Ils s'étaient connus, aimés, dans l'adolescence. Mais il ne pouvait pas être question de mariage entre eux. Unit-on des enfants de même âge, surtout quand leurs fortunes sont inégales? On lui avait préféré Villeret. Seulement, ces puériles amours sont pareilles à ces initiales gravées dans l'écorce des jeunes arbres. Les années, loin de les effacer, élargissent et creusent leur trace. Et quand, déjà célèbre avant la trentaine, Lucien retrouva Claire seule et malheureuse, ils s'aperçurent que leur cœur n'avait pas changé. Leur vie reprit où ils l'avaient laissée...
Dès lors, Chatel supplia sans cesse son amie de reconquérir toute sa liberté. Elle céda. Villeret avait trop de torts envers elle pour oser lui résister. En effet, étouffant sa rage, il laissa engager sans protestation la procédure de divorce. Depuis deux mois, elle ne l'avait pas revu. Que lui voulait-il?
Ah! l'envolée en plein ciel, la trêve bleue n'avait pas duré. Aussitôt qu'elle touchait terre, elle retrouvait le souci. Villeret la guettait fixement. Dès que leurs regards se croisèrent, il esquissa un bref signe d'appel. Soit. Elle consentait. D'autant qu'elle craignait un conflit entre les deux hommes, qui se connaissaient de vue. Elle aurait avec Villeret une explication décisive. Ce serait la dernière. En somme, il ne lui était plus rien.
Anxieuse, elle gagna la lisière du Bois, s'engagea dans une avenue voûtée de verdure où bientôt Villeret la rejoignit. Tout de suite elle attaqua:
—Que voulez-vous?
Il railla, la voix aimable:
—Mais j'ai voulu vous féliciter. C'est charmant, cette échappée à deux... La vie des abeilles... le vol nuptial. Car vous l'épousez, naturellement?
—Oui.