Quant à la porte ouverte sur l'enceinte des tribunes, elle est gardée par une troupe de toutes armes et de tous grades, en même temps que par ces gardiens hargneux, ces fonctionnaires couronnés de casquettes, qui sont les innombrables rois d'une République.
A vrai dire, ce n'est pas trop d'une telle force pour résister à la foule qui se rue à l'assaut en masses profondes. Car Hangarville est très recherché, étant très défendu. Chaque assaillant brandit une arme: une carte, un brassard, un prétexte définitif. Mais l'homme à la casquette veille. Il veille tellement bien qu'il refuse l'entrée à Labarbette, le constructeur pourtant reconnaissable des aéroplanes «Victorine». Par contre, il s'efface, subjugué, devant deux quidams hauts en faux-col, dont le premier dit impérieusement, en montrant le second: «Laissez passer monsieur».
Grâce au «Sésame», signé de l'aviateur Lucien Chatel, Popette et son jeune frère Loulou parviennent à franchir le seuil sacré. La maman de Popette, lasse d'une journée d'enthousiasme et de piétinement, a préféré, au mystère des hangars, le confortable velours des tribunes. Popette a pris la mine fervente et recueillie d'une dévote qui pénètre dans le temple. Loulou, éperdu d'orgueil et de satisfaction, arrondit des yeux comme des objectifs.
Avec ses murailles de bois, son style uniforme, ses avenues rectilignes creusées d'ornières, ses carrefours où l'herbe pousse encore, Hangarville ressemble à ces jeunes cités américaines qui sortent du sol en une saison. Et l'illusion devient frappante du point où le regard embrasse la cabine du téléphone et son réseau de fils, le hangar de l'aviateur américain Hopkins et son drapeau étoilé.
On s'attend à voir le pionnier botté, le rifle à l'épaule, coiffé de feutre et ceint de la cartouchière. Mais personne ne sort des maisons de bois. La ville est déserte. Les nids sont vides. C'est que l'impatiente Popette n'a pas voulu attendre au lendemain. Elle parcourt Hangarville le jour même de son arrivée, dans le calme du crépuscule, à l'heure propice où les grands oiseaux de toile sont sortis et montent au-devant du soir qui tombe... Les aviateurs sont épars dans l'air ou sur la piste, terrain plus interdit, plus sacré que celui des hangars, presque aussi inaccessible que l'espace même.
Ni appareils, ni pilotes. Et nous errons au long des bâtiments vides. Popette penche à chaque seuil ouvert son petit nez curieux et son buste charmant. Elle s'extasie devant les installations sommaires qui trahissent pourtant le goût et la personnalité de chaque aviateur. Ici le désordre. Là des établis dressés. Ailleurs des sièges en cercle, une esquisse de salon.
Mais de grandes caisses, soigneusement abritées, intriguent Popette. Qu'est-ce qu'il y a dedans? Hautes d'un étage, bâties en voliges et garnies de papier-goudron, elles ont servi au transport des appareils. Maintenant, l'ingéniosité des ouvriers en a fait des chambres. On y trouve des lits, des chaises, et parfois même le luxe d'une toilette. Popette demande, émue:
—Est-ce qu'ils habitent ici?
«Ils», naturellement, ce sont les aviateurs. Non. Ces logis improvisés abritent des mécaniciens ou des gardiens de nuit. La plupart des pilotes regagnent au soir la ville dans leur auto. Cependant, certains couchent sur le terrain. C'est le cas de Lucien Chatel. Et c'est une des grosses attractions de la Quinzaine que de visiter ce campement, ces six tentes alignées au long du hangar, où dorment l'inventeur, ses pilotes, son ingénieur et ses ouvriers.
Popette ne voudrait pour rien au monde manquer ce pèlerinage. Se glissant à travers le réseau des cordes d'arrimage, elle admire l'ameublement, la couchette, la chaise, la bougie fichée dans une bouteille, le broc et la cuvette émaillée. Toute rose, elle sort de la tente vide de Chatel: