—Ah! mon fistaud, j'en faisais des larmes...

Par exemple, il détestait les rivaux et les concurrents de Chatel.

L'ardeur de sa rancune lui inspirait même parfois une sorte d'éloquence et de poésie. Pour blâmer la tactique de Choper, qui rase toujours prudemment le sol, au point qu'il le toucherait sans qu'on s'en aperçût, le Fistaud ricanait:

—Il va pleuvoir demain, les hirondelles volent près de terre.

Parmi les dates mémorables de l'histoire du Fistaud, il convient de rappeler celle où on lui confia, pour la première fois, la direction d'un camion automobile, d'une de ces voitures rudes et rapides qui transportent jusqu'aux champs d'aviation l'aéroplane démonté.

Il avait très vite appris à conduire. Cela lui plaisait, ces marches forcées où l'on roulait des nuits entières, à travers la campagne et les bois, pour livrer à temps la cellule ou le fuselage attendus. Et puis, il montait en grade.

L'orgueil de sa fonction, le sens de sa responsabilité nouvelle hâtaient sa métamorphose. Il avait pris, dans sa dure et cahotante existence, le goût de la boisson. Or, peu à peu, il renonçait à l'alcool. Bon sang, il ne s'agissait pas de conduire de travers et d'entrer dans du monde!

Le jour ne vint-il pas où Lanoix eut un livret de Caisse d'Épargne à son nom? Le Fistaud capitaliste! Il en rigolait lui-même.

Parfois, cependant, sous ce vernis bourgeois, la sauvagerie reparaissait. Jamais le Fistaud, par exemple, ne parvint à abandonner son tutoiement universel. Cela n'allait pas sans quelque inconvénient. Un riche client anglais, auquel Lanoix, du haut de son camion, avait livré un appareil, dit à Chatel, quelques jours plus tard, d'un air choqué:

—Oh! Quel est cet homme que vous m'avez envoyé et qui m'a tutoyé tout le temps?