Malgré ces à-coups inévitables, le Fistaud semblait s'adapter à sa nouvelle vie. Elle lui révélait d'agréables sensations. C'est ainsi que, livrant un aéroplane à Calais, il découvrit la mer. Arrivé à dix heures du soir, il s'était levé avant le jour, tant l'impatience l'agitait. Dans l'obscurité, il avait marché sur la plage, jusqu'à rencontrer le flot. Et là, les pieds dans l'eau, il avait attendu l'aurore.
C'est vers la même époque que Lanoix fut initié aux joies du théâtre. Son patron lui avait donné un billet pour une féerie à grand spectacle. Dès quatre heures de l'après-midi, le Fistaud, luisant de pommade, partit à pied de Vincennes pour le Châtelet. Il avait peur d'arriver en retard. Ce fut une merveilleuse soirée. Sûr que ce n'était pas du riflot. Malheureusement, elle ne se passa pas sans heurt. Des spectateurs jacassant dans une loge voisine, le Fistaud prétendit leur imposer silence en brandissant un poing formidable. Un peu plus tard, il faillit se faire expulser. Le héros enlevait l'héroïne en aéroplane. Et comme l'appareil glissait au long d'un fil d'acier, le Fistaud, soudain dressé, protesta avec véhémence:
—Y triche! Y triche!... Y a une ficelle!
Qui sait ce qu'aurait duré cette vie de délices? Mais le Fistaud pécha par excès de zèle. Un jour, rôdant autour des ateliers, il tomba en arrêt devant un ouvrier endormi sur un tas de copeaux. Le malheureux avait travaillé la nuit précédente, et le sommeil l'avait terrassé. Mais Lanoix n'entrait pas dans ces détails-là. Qu'on pût dérober à M. Chatel des heures d'atelier, des heures payées, voilà ce qu'il ne pouvait admettre. Indigné, il réveilla le camarade d'un coup de botte. L'autre goûta mal la leçon. On en vint aux arguments frappants. La victoire resta au Fistaud qui, d'un coup de barre de fer, décolla presque l'oreille du dormeur.
L'atelier ne sut pas estimer cet exploit. On trouva que le chien de garde dépassait son rôle. Et l'on jugea sa présence intolérable. Lucien Chatel le comprit. Mais, n'osant pas rejeter Lanoix à sa louche existence d'autrefois, il se proposa de l'attacher à son service personnel.
Une circonstance dramatique devait d'ailleurs, bientôt après, hâter sa résolution. Décidément partisan d'une justice expéditive, le Fistaud exécuta froidement, d'un coup de revolver, l'auteur d'une tentative criminelle, heureusement avortée, dont le jeune aviateur devait être la victime. Lanoix fut acquitté devant la Cour d'assises. Mais Chatel, qui venait précisément de se marier, saisit cette occasion d'attacher au logis son redoutable chien de garde.
Le Fistaud accepta. Dans la petite maison de Saint-Mandé, où habitait Chatel, il déploya son ardeur et son industrie. Il jardina, frotta, astiqua, donna la main aux gros ouvrages, courut aux commissions pour la cuisinière.
Pénétré de respect pour l'asile de son dieu, il circulait à pas feutrés de cambrioleur.
Cela dura tout un hiver. Puis, le Fistaud devint languissant. Ses soupirs ébranlaient les cloisons. Enfin, un matin de printemps, il se confessa devant Chatel, oubliant, dans cette circonstance solennelle, de le tutoyer:
—Écoutez, Monsieur Chatel, je peux plus durer. Je manque d'air, ici. C'est pas ma faute. La maison est chaude. La table est bonne. Je roule sur l'or. Mais enfin, j'étouffe. Je pèse six cents kilos. Je peux plus être frottisseur. Ce goût d'encaustique, ça me donne mal au cœur. J'ai besoin de passer des nuits dehors, de rouler, d'être libre. C'est plus fort que moi. Alors, faut que je parte. Faut que je retourne là-bas, en Touraine, par chez vous. J'oublierai jamais comme vous avez été bon pour moi, Monsieur Chatel. Aussi je vous promets que j'irai jamais plus braconner sur vos terres. Non, ça, jamais. Je bricolerai chez les voisins... [196]