III
PREMIER CONTACT
—Racontez-moi Lucien Chatel, ordonne Popette.
Nous sommes tous trois, elle, son frère et moi, incrustés dans les baquets d'une auto de course qui stationne devant les hangars Chatel. Ce sont les seuls sièges que nous ayons trouvés. De temps en temps, Popette se penche et jette un regard inquiet vers les lointaines tribunes où sa maman l'attend. Déjà leur fronton s'illumine de grosses perles électriques qui répandent une clarté crue sur les banquettes désertées. Mais, à aucun prix, Popette ne voudrait manquer le retour des aviateurs.
—Lucien Chatel? Ah! Je vous préviens avant tout que vous ne pouvez pas l'inscrire sur votre liste de prétendants. Il ne peut figurer que dans la catégorie hors concours. Il est marié.
—La veinarde! dit Popette.
—Lucien Chatel, c'est l'homme d'une idée. Il l'a suivie et elle le conduit loin. Sa vie est une ligne droite qui part de rien et qui mène à tout. Son idée, c'est d'être constructeur d'aéroplanes. Vous savez qu'aujourd'hui tous les enfants naissent avec un petit biplan dans la cervelle. Chatel était en avance d'une génération. Et il se trouvait alors presque seul de son espèce. Ses biographes vous diront qu'il a quelque peu flirté avec les Beaux-Arts. Mais l'École des Beaux-Arts a été la couveuse artificielle des premiers hommes-volants. Choper fut peintre et Saquefin sculpteur. Et c'est logique. Car l'aviation nous séduit précisément parce qu'elle est à la fois esthétique et savante. Je reviens à Chatel. Au sortir de la caserne, il dessina de-ci, s'associa de-là. Mais son idée ne le lâchait pas. Et il ouvrit des ateliers d'aviation juste au moment où tout le vieux continent niait l'aviation... C'est vous dire qu'il eut des commencements plutôt abrupts. Aujourd'hui, ses usines de Vincennes emploient trois cents ouvriers et douze appareils de sa marque sont engagés dans la Grande Quinzaine.
—Est-ce qu'il vole? demanda Popette.
—Il a plané. Il a cassé du bois à une époque où ce n'était ni un sport, ni la mode. Ce garçon de trente ans est déjà mort deux fois.
—Comment?
—J'entends qu'on l'a deux fois laissé pour mort. Une première fois il se défonça la poitrine dans les Landes. La seconde fois, au lac Daumesnil, son planeur, remorqué par un canot automobile, resta sous l'eau pendant deux bonnes minutes avec son passager. Un autre y fût resté. Mais Chatel avait son idée: il voulait construire des aéroplanes; donc il fallait vivre. Voyez-vous, il n'y a rien comme une idée pour ressusciter un homme. Et maintenant qu'il a fait ses preuves, il laisse aux autres le soin de fabriquer des allumettes. Ne cherchez pas et n'écarquillez pas vos jolis yeux, Popette. C'est une variante de: casser du bois.