La répartition des métiers est à refaire de fond en comble. Une révision s’impose. Il est ridicule qu’un gaillard bien râblé vende des gants aux dames. Il est odieux qu’il y ait des porteuses de pain. Il faudrait remettre les noms de tous les métiers dans une grande corbeille et recommencer logiquement la distribution entre les deux sexes.
Afin que les adolescents ne soient pas poussés tous vers les mêmes professions, afin d’élargir leur choix, il serait bon de montrer ce qu’il y a d’inconséquent et souvent de stupide dans la hiérarchie des métiers, telle qu’elle s’est installée dans l’estime publique.
Car cette hiérarchie existe. On en a une preuve curieuse dans la rédaction des lettres mortuaires. Dans l’énumération de la famille, on fait figurer les titres des officiers, des magistrats, et on se garde bien de mentionner les industriels, les commerçants, les agriculteurs, les ingénieurs même.
Par quelle lente stratification de préjugés cette hiérarchie s’est-elle établie ?
Les professions les plus honorées sont-elles les plus périlleuses ? Non. Car les tables de mortalité nous apprennent que le pourcentage le plus élevé dans la paix est atteint par les couvreurs et les vidangeurs.
Celles qui ont exigé le plus de travail préalable ? Non. Car le professeur de lycée, qui a passé par Normale supérieure et fourni un labeur écrasant, ne vient pas en tête de liste.
Celles qui exigent le plus de désintéressement ? Non. Car les fonctionnaires, également peu payés, ne jouissent pas d’un prestige culminant.
Les plus fructueuses ? Non. Car on n’estime pas spécialement les financiers.
Les plus puissantes ? Non. Car les hommes armés du plus vaste pouvoir sont les journalistes et les policiers.