Ainsi, qu’il s’agisse de nous ou de notre propriété, nous ne savons pas nous défendre. Nous avons négligé les armes que nous tendait la loi. Mais elles existent, ces armes, elles reposent à l’ombre de l’épaisse forêt du Code. Il nous serait relativement aisé de les ramasser.

A-t-on déjà tenté en ce sens quelque effort officiel ? J’ai consulté le programme actuel des lycées de France. J’ai vu que, dans une classe de troisième, on consacrait une heure par semaine à l’étude du droit usuel. Et encore on ne fait du droit usuel que dans la division B où l’on n’apprend pas le latin. Si bien que le latiniste est condamné à ignorer toute notion de droit. Mais tranquillisez-vous : ces notions de droit usuel ne descendent pas jusqu’à ces applications pratiques dont on aurait besoin dans la vie. En fait, latinistes et modernes restent également ignorants, également désarmés dans l’art de se défendre contre les abus de l’autorité.

Planter un clou.

Un dimanche matin, Monsieur, pris d’un beau zèle, décide de se passer des services toujours onéreux du tapissier et d’accrocher lui-même quelques tableaux. Il se munit de clous, s’arme d’un marteau, prend d’assaut l’escabelle. Il frappe. L’opération semble aisée. Or, elle est rarement couronnée de succès. Le marteau ne veut rien savoir pour tomber sur le clou. Il marque le mur d’une empreinte ineffaçable ou il meurtrit les doigts de Monsieur. Cependant, parmi tant de coups, certains parviennent à destination. A force de persévérance, la pointe s’enfonce. Mais la malice des choses n’a pas dit son dernier mot. Tantôt le clou s’enfonce trop bien dans un joint de plâtre et Monsieur le cueille comme un fruit mûr. Tantôt le clou rencontre de la brique et, sous les coups qui l’atteignent, il se tord.

Comme il a raison de se tordre ! N’est-ce pas comique, qu’un homme cultivé ne soit pas capable de planter un clou ? Mais qui donc le lui aurait appris ? C’est l’éternelle question. Dans la bourgeoisie qui destine son fils aux carrières libérales, le collège prend l’enfant dès sa première culotte, ne le lâche que pour le confier aux écoles spéciales. Elles le passent à la caserne, qui le jette enfin dans la vie. Il y tombe tout à fait gauche, tout à fait inadapté, puisqu’on s’est bien gardé, au cours de ces stages successifs, de lui donner cette dextérité pratique dont l’art de planter un clou n’était qu’un modeste symbole.

D’ailleurs, c’est dès le berceau qu’on a négligé d’apprendre à l’enfant l’usage de ses mains. En réalité, nous n’avons qu’une main. Nous nous privons du bénéfice d’en avoir deux. Nous n’avons pas de main gauche. Nous agissons comme si nous n’en avions pas. Nous nous imposons d’étonnantes gymnastiques pour laisser à la main gauche son rôle de reine fainéante. L’art de jongler à table avec sa fourchette et son couteau est aussi curieux à observer que difficile à exercer. Seule, la main droite règne. La mère dit à son enfant sans réfléchir : « Ta main droite ! » A la campagne, on dit : « Ta belle main ! » Pourquoi n’utilisons-nous pas les deux ? Pourquoi n’entraîne-t-on pas l’enfant à les employer tour à tour à la même besogne afin d’acquérir, par une habitude égale, une égale habileté ?

Il y a bien d’autres traits de cette inaptitude à se servir de ses mains et des outils qui les prolongent. On n’est pas adroit, chez les privilégiés de la vie. Le serait-on, qu’on l’ignorerait. Comment s’en serait-on aperçu ? Cette gaucherie nous rend pour ainsi dire étrangers à notre propre logis et tributaires, au moindre accroc, de tous les corps de métier. Pour poser une sonnerie, pour changer une lampe électrique, pour remplacer un plomb qui saute, pour remonter l’horloge, bien vite il faut faire venir un spécialiste. Le plus modeste emballage décourage les meilleures volontés. Scier une planche, c’est encore plus difficile que de planter un clou.

Loin de donner aux enfants le goût de l’habileté manuelle, il semble qu’on les en ait dégoûtés. Tirer parti de ses mains, c’est une sorte de déchéance. C’est effrayant ce que la serrurerie de Louis XVI lui a fait du tort devant l’histoire. Quand on a dit d’un particulier qu’il bâtit des petits ouvrages en bois découpé ou qu’il tourne des ronds de serviette, on l’a marqué d’un signe indélébile de médiocrité. Cela vaut pourtant mieux que de cartonner.

Et ce mépris du travail manuel ne rend pas seulement l’homme inapte aux besognes familières. Il le prive de l’agréable en même temps que de l’utile. Il lui défend les petits plaisirs inépuisables du « bricolage », la joie de mettre son empreinte sur les objets qui l’entourent. Il lui interdit la pratique de ces arts charmants qui lui permettraient de décorer, d’embellir à peu de frais son logis et par conséquent de s’y attacher.

Cette inaptitude, ce défaut de préparation à la vie pratique, il en souffre dans toutes sortes de directions. Sait-il, par exemple, le prix des choses ? J’entends le prix approximatif des choses qui ont un cours. Savons-nous le prix moyen d’un kilo de beurre, d’un kilo de bœuf, d’un kilo de fer ? Pourrions-nous établir le prix, même vaguement approché, du mètre courant d’une maçonnerie déterminée ? Cela pourrait cependant servir pour dresser un devis, préparer un budget, ou tout simplement pour n’être pas dupe devant une facture. Il y aurait là une vingtaine de chiffres à savoir. Ce ne serait pas plus inutile qu’une vingtaine de dates de bataille.