Les hommes les plus intelligents écrivent ou s’écrient : « Ah ! de mon temps !… Tout s’en va… » Évidemment, ce que nous regrettons dans le passé, c’est notre jeunesse. Cette explication simpliste devrait suffire à nous garder de ce travers. Mais il y a d’autres raisons à cette singulière illusion. Ainsi, la plupart des hommes mûrs accusent les jeunes de férocité. C’est un des grands griefs de chaque génération contre celle qui lui succède. D’où vient cette accusation — évidemment fausse, car si chaque génération dépassait la précédente en férocité, nous serions en effet redevenus de véritables bêtes fauves ? Elle vient surtout d’une singulière faculté d’oubli, qui nous fait perdre le souvenir, dans l’âge mûr, de ce que nous avons été dans notre jeunesse. Un capitaine manque d’indulgence aux frasques d’un sous-lieutenant comme s’il ne se rappelait pas avoir commis des frasques de sous-lieutenant. Un père met son fils interne comme s’il ne se rappelait pas ses propres souffrances d’interne. Et, d’une façon plus générale, ces manières cassantes et roides, cet appétit ingénu de parvenir, enfin tous ces défauts inhérents à la jeunesse, nous ne nous rappelons pas les avoir eus. Nous les condamnons chez ceux qui nous suivent comme des signes nouveaux, des marques de dégénérescence. Enfin, il faut ajouter que notre propre jeunesse nous apparaît dans le lointain, tout empoétisée par la mélancolie du regret. Le passé est un jardin dont nous ne voyons plus que les fleurs.
Il faut réagir, même de bonne heure, contre notre étrange penchant de dénigrer notre temps et de trouver le passé bien supérieur. Notre présent sera le passé de l’avenir. Ne l’oublions pas. Et à ce moment-là, on le trouvera admirable.
Supposez qu’il y ait eu, vers l’an 1600, des journaux à chroniques. J’en vois une, inspirée par une invention nouvelle, et qu’on dénigre, naturellement. « Où allons-nous ? On vient de construire des moulins à eau ! Comment dire l’horreur de ce bâtiment qui s’accroupit grossièrement sur le ruisseau, jambe de ci, jambe de là, qui le barre et qui le bat ? C’en est fini de la poésie de la rivière qui serpentait librement à travers les prairies. Où est le vieux moulin de nos pères, qui tournait gaiement ses ailes dans le vent ?… »
Et à son tour, le moulin à eau est devenu le vieux moulin poétique. C’est le temps qui embellit tout.
Il en est des choses comme des actrices : on ne les trouve belles que lorsqu’elles ne sont plus toutes jeunes. Pour que nous apparaisse la beauté d’un objet nouveau, il faut du temps. Quand nos ancêtres sculptaient des cathédrales, ils n’en savaient pas toute la beauté. Il a fallu des siècles pour dégager leur sévère splendeur. Il a fallu l’éducation des yeux, le consentement des générations. A peine nos enfants commencent-ils à goûter la beauté d’une locomotive. Et nous qui donnons notre admiration aux travaux romains, nous la refusons encore à ces grands viaducs, à ces audacieuses et légères dentelles d’acier jetées en écharpe sur la gorge des montagnes.
Soyons fiers du présent. Quelle joie, quel orgueil d’avoir assisté à l’éclosion de tant de découvertes ! Plaignons ceux que l’orientation de leur esprit a détournés de goûter ces splendides, ces poétiques délices des grands horizons de science, l’air et la mer pénétrés, l’univers dévoilé, la cellule violée, l’atome grandi, la terre réduite.