Nos descendants seraient étonnés de quelques traits de barbarie de notre époque, comme nous le sommes nous-mêmes par l’histoire des serfs qui battaient l’eau des douves afin d’apaiser les grenouilles et de protéger le sommeil du seigneur. Comme nous le sommes par ces révélations sur la saleté de la noblesse du grand Roy, sur l’absence de lieux d’aisances au château de Versailles, sur la misère des paysans réduits à manger de la terre…

Ils douteront de l’existence d’une société où l’ouvrier peinait de l’aube au soir pour subsister tandis que le financier gagnait des millions en signant un ordre. D’une société où cinq cents francs de fleurs décoraient le couvert d’un dîner, tandis que des miséreux s’alignaient aux portes des casernes en attendant une écuellée de soupe.

Ils refuseront de croire que des gabelous et des douaniers palpaient les sacs à main, tripotaient les victuailles, faisaient ouvrir les malles, violaient les intimités du linge, et fouillaient les personnes même jusque dans leurs plus secrets replis.

Ils seront stupéfaits de constater que la mémoire, la seule mémoire, donnait accès aux carrières les plus recherchées. Car, pour devenir ingénieur, médecin, professeur, avocat, officier, il fallait subir des examens qui étaient uniquement des exercices de mémoire et qui ne tenaient nul compte du caractère, de l’intelligence, ni du jugement.

Et notre hygiène, dont le taudis reste la tare honteuse, ne leur inspirera qu’un dégoût apitoyé. Ne seront-ils pas ébahis d’apprendre que nos ménagères avaient le droit — qu’elles exerçaient avec la gravité sereine du devoir — de verser sur la foule matinale, en marche vers les ateliers et les bureaux, tous les déchets, tous les détritus d’humanité, toutes les poussières, toutes les pellicules, tous les germes de mort, contenus dans les tapis, les paillassons, les plumeaux et les chiffons secoués par les fenêtres ?

Puissions-nous les étonner comme nos ancêtres nous étonnent. Car l’humanité aura donc fait un nouveau pas vers le mieux.


Les enfants se plaisent à ce jeu des anticipations, qui prennent pour eux des allures de contes de fées. Ils adorent bâtir les palais de l’avenir. Ainsi leur esprit s’aère et s’élargit. Ils se familiarisent avec l’espace et le temps. Quand je cherchais devant mon fils, tout petit, les progrès possibles de l’espèce humaine, il me disait avec un grand geste généreux : « Je te donne des siècles, je te donne des siècles… »

Le présent vaut le passé.

Chaque génération se juge supérieure à celle qui la suit. C’est évidemment une illusion, dont on retrouve la trace dans tous les livres de tous les temps. Ainsi que le disait déjà Montesquieu, si cette déchéance se marquait ainsi d’âge en âge, nous serions retournés au temps des cavernes.