Les avocats exploitent précisément cette plasticité des faits. Ils s’efforcent de leur donner une figure favorable à la cause qu’ils défendent. Ce n’est pas de l’artifice. C’est de l’art.
L’idée d’unité fait qu’on s’étonne de voir un même être se présenter sous des aspects différents. On l’accuse de manquer de sincérité. Mais nous ne nous étonnons pourtant pas qu’un même arbre soit, l’hiver et l’été, nu ou couvert de feuilles. L’apparence change. L’armature reste.
Habituons-nous à la diversité d’un même être, avant qu’il soit diminué à nos yeux du fait d’être divers. Tel homme aime une femme et en parle légèrement. Pourtant, il est sincère, tour à tour, dans la tendresse et l’ironie.
Un ami ne nous trahit pas parce qu’il médit un tantinet de nous. Ce sont des états différents. Voilà tout.
Vous protestez ? Vous vous cabrez ? Mais vous-même, vous savez bien que vous avez été dans ces états différents, sans cesser d’être vous-même. Examinez-vous. N’avez-vous pas été tour à tour tendre et dur, cruel et bon, sensible et sec ?
Cette diversité de l’être apparaît dans les témoignages en justice. L’un dit d’un accusé : il était doux. Un autre : il était violent. Un troisième : il était franc. Un autre encore : il était fourbe. Témoins à charge, témoins à décharge trouvent dans sa vie des traits opposés et qui peuvent être tous vrais. Car nous sommes divers.
Cela déroute notre coutume de penser selon l’unité, de juger les hommes comme s’ils étaient des statues, d’une seule matière, tout en bronze, tout en marbre. Et nous ne sommes qu’une mosaïque.