Ah ! pourquoi a-t-on cultivé en nous cette notion d’une humanité dès maintenant parfaite ? Pourquoi, aux yeux de l’enfant, a-t-on placé les individus sur un plan supérieur au réel ?
Acquérir de l’expérience, c’est perdre ensuite ces illusions dont on prit soin de nous nourrir. Nous employons notre existence à dépouiller, de désenchantement en désenchantement, cette ingénuité tenace. Ce doit être une des causes de la tristesse de la vie.
Si on nous avait peu à peu dévoilé la faiblesse et la misère pitoyables de la créature, nous ne sentirions pas cette continuelle « chute des feuilles » dans notre cœur. Nous n’éprouverions pas, par exemple, un inutile déchirement à découvrir que nos parents eurent des travers et des défaillances, comme les autres. Cela nous paraîtrait naturel.
Erreur néfaste, de nous avoir fait vivre d’abord dans un monde si haut, qu’ensuite la réalité nous apparaisse toujours basse. En célébrant éperdûment dans nos poèmes et dans nos romans « l’haleine parfumée » de toutes les amantes, nous avons mis dans chaque baiser une déception.
« Mais, en montrant aux enfants la vie telle qu’elle est, vous allez en faire d’affreux petits sceptiques, des pessimistes féroces et recroquevillés ! » Telle est l’objection qui se dresse contre cette vue. Elle ne me paraît pas fondée. L’éducation au foyer permet le tact, la mesure, la prudence, l’art patient des préparations. Par elle, l’adolescent ne sera-t-il pas mieux initié aux réalités que par le choc brutal de ces réalités mêmes ? Et puis, à tout prendre, si l’existence doit lui réserver des étonnements, ne doit-on pas préférer, à la triste surprise des désillusions, la surprise heureuse de découvrir ce qu’il y a — malgré tout — de joli, d’élégant dans la vie ?
Il y a peut-être de l’égoïsme aussi chez les parents qui veulent garder à leurs enfants toute la fleur de l’ignorance pour s’en donner l’agréable spectacle. Ainsi, je ne suis pas bien sûr que « Noël » soit une si charmante fiction. Est-ce bien pour la joie des enfants que nous la conservons ? N’est-ce pas pour le plaisir que nous donne la vue de leur fraîche surprise ? Qui donc a mis en balance l’allégresse de l’enfant le soir de Noël, avec sa secrète déception le jour où il apprend qu’il n’y a pas de Noël ?
Il n’y a guère de collaborateurs, même de ceux dont nous associons, dont nous soudons les noms, comme Erckmann-Chatrian, qui ne se soient, à un moment de leur vie, brouillés et combattus. Chaque fois que nous apprenons une de ces haines intimes, c’est en nous une déception, un décrochement d’illusion. Pourquoi ? Parce que nous portons en nous, par hérédité, par éducation, peut-être par instinct du futur, cette notion des affections fraternelles, parfaites, immuables. La vie se charge de la détruire. Si nous n’avions pas cette idée préconçue, et cultivée en nous, toute union de ce genre serait à nos yeux l’heureuse surprise.