Être déterministe c’est, surtout, croire que nos actes, que nos paroles, sont déterminés par des influences qui s’exercent sur nous, des réactions qui se développent en nous, mais dont nous ne sommes pas maîtres, pas plus que nous ne sommes maîtres des phénomènes de notre vie physique. Toutes ces forces se combinent, se composent, aboutissent à une résultante, qui est notre acte ou notre parole. Notre conscience enregistre cette délibération, mais ne la dirige pas. Si j’analyse le plus simple de mes gestes, saisir un objet, marcher vers un but, je vois que j’obéis à un ensemble de sollicitations que je n’ai pas provoquées spontanément.
Au moment où nous croyons prendre librement une résolution, toutes ces voix intérieures ont déjà délibéré, conclu à cette décision. Nous n’avons que l’illusion de la volonté. La sphère mentale est un véritable parlement, où les instincts se groupent, délibèrent, expriment enfin, par un vote décisif, la volonté de l’organisme tout entier, comme le vote parlementaire exprime la volonté nationale. Même dans notre langue usuelle, les mots trahissent ce travail intérieur : on pèse le pour et le contre, on balance, on se résout, on se détermine.
C’est une erreur de croire que la formule : « Ce n’est pas sa faute » ne puisse pas servir de règle de vie, ne puisse pas être la base d’une morale. Penser fortement que ce n’est pas plus la faute d’un homme s’il est irascible que s’il est phtisique, regarder les vices, les travers, enfin toutes les tares de l’esprit, du même œil que les tares du corps, les accueillir avec la même pitié, comment ne sent-on pas ce qu’une telle conception entraîne fatalement de mansuétude, de patience, et comme elle est vraiment large et charitable ?
Si nos instincts nous dirigent, c’est à nous à améliorer les bons, à réduire les mauvais. Il y a là tout un entraînement, toute une orthopédie à pratiquer. De même que nous fortifions un buste malingre par l’exercice, nous pouvons développer un instinct faible par l’éducation. Quelle vue féconde ! Traiter les maladies morales comme les maladies physiques, cela signifie aussi les soigner, remonter à leurs causes — ce qu’on n’a jamais fait — essayer de les guérir. Mais qu’on y fasse bien attention. Cela signifie aussi se défendre contre elles. Où l’on dit coupable, il faut dire nuisible. C’est la même sauvegarde, avec plus d’indulgence et sans l’idée sombre de vindicte. Évidemment l’heure n’est pas venue où une telle maxime : « Ce n’est pas sa faute », inspirera les lois. Mais dès maintenant, pour qui en est fermement convaincu, saturé, elle est, en toutes circonstances, devant soi et devant les autres, à tout instant, le guide sûr et juste…
Les deux grands mots profonds des enfants sont : « Ce n’est pas ma faute » et : « Je ne l’ai pas fait exprès ». Ils ont bien raison. C’est tout le fond du déterminisme. Mais s’ensuit-il qu’il n’y ait pas de suite à donner à leurs petits délits ? Et que cela les absolve et leur permette de recommencer ? Cent mille fois non ! Voilà l’erreur des gens qui prétendent que nous sommes libres de faire le bien et le mal et qui accusent les doctrines déterministes d’être dissolvantes.
Pas du tout. Quand un enfant attrape la rougeole, ce n’est pas sa faute. Il ne l’a pas fait exprès. On le soigne, pourtant. Eh bien, de même quand il a commis une faute. On s’efforce d’en découvrir les causes, d’en montrer les inconvénients, d’en éviter le retour.