Sans la vie future, la morale change d’axe. La vie humaine apparaît plus précieuse. On ne la sacrifie plus qu’à des croyances méditées, consenties.
C’est en vertu d’atavismes religieux qu’on trouve lâche de tenir à la vie. Sans l’idée d’immortalité, le culte de la vie apparaît juste et bon.
Nous tendons sans cesse à embellir la vie. Les religions tendent à embellir la mort. Elles en ont fait le seuil du bonheur. Nous en avons fait la fin du bonheur.
Grâce à cette promesse, les prêtres ont pu entraîner des générations à la souffrance et au massacre. Ils leur ont fait bâtir des pyramides, ils les ont jetées dans les batailles. Qu’importait ? La vie future, l’éternité était au bout de ces éphémères épreuves. En réalité, ils fondaient, sur ce besoin de croire à l’immortalité, leur pouvoir humain. Ils ont exalté le néant de la vie. Nous prêchons le néant de la mort.
Voici un exemple singulier de la perturbation jetée dans la morale par la suppression de l’idée de vie future. On n’a pas trouvé de plus cruelle vengeance, de plus grand châtiment que la mort. C’est la suprême expiation. C’est là qu’en veulent venir deux ennemis acharnés. C’est la peine capitale infligée par la société. Or, qu’est-ce que la mort, sans la vie future ? C’est l’oubli absolu. C’est la fin de la souffrance.
Si bien que pour punir, pour châtier un être exécré, on le fait échapper à toute douleur, dans le néant. Pourtant, s’il ne se survit pas, s’il n’a pas d’âme immortelle, sa punition est courte. Elle s’arrête à la mort. Elle ne dure que le temps de la menace de la mort.
On le prive, dira-t-on, de ce bien suprême, la vie ? Mais puisqu’il ne sera plus là pour déplorer cette privation ! Puisque la mort est la fin de tout… Puisqu’une fois mort il ne saura plus qu’il est privé de la vie !