Enfin, s’il découvre sur la route un confrère en panne et les bras au ciel, notre mécanicien s’arrête. Il s’enquiert de ses besoins. Il lui passe l’outil, la pièce, le bidon d’essence qui lui manquent. Il fait aux autres ce qu’il voudrait qu’on lui fît. C’est un échange de bons procédés, de la générosité avisée, de l’égoïsme au troisième degré. C’est un sens social qui vient à peine d’apparaître sur notre planète, qui s’y développe lentement, et qu’on a baptisé d’un nom un peu lourd et massif : la solidarité.

Ainsi, ne pas se nuire, ne pas nuire aux autres, aider les autres, voilà les trois règles de conduite. Avec ces trois maximes-là dans la tête, ces trois freins sous la main, on peut marcher. Droit et souple, élégant et réfléchi, habile et prudent, bien pénétré du rôle de la chance dans les actes humains, on peut foncer vers le but qu’on s’est donné, en s’emplissant éperdument la poitrine de la griserie de l’air et les yeux de la beauté des sites…

CHAPITRE II
DE L’ÉDUCATION : QUELQUES ASPECTS

Argent. — Ménage. — De la parure. — De la discussion. — Éducation sexuelle. — Mariage, amour, famille.

Argent.

Bien user de l’argent, c’est aussi difficile que de jongler sur la corde raide : il faut, en effet, en user avec une attention habile, harmonieuse, avec une grâce élégante, comme un jongleur fait de ses boules ; et, en même temps, il faut rester en équilibre, éviter de tomber de l’un ou l’autre côté, dans l’un des deux travers de l’avarice ou de la prodigalité.

Y a-t-il rien de plus laid que l’avare ? De créature plus sordide que le faux pauvre, qu’on trouvera mort sur une paillasse où de la vermine grouillera parmi les billets de banque ? Y a-t-il rien de plus sot que l’homme qui trime toute sa vie, qui accumule de l’argent, sans prendre le temps d’en user, sans la satisfaction même de le laisser à des êtres aimés ?

Et le prodigue est aussi un être déplorable. D’abord, il donne le pire exemple à ses enfants. Puis il prépare leur ruine. Car son vice est de ceux qui frappent les générations successives. Et le secret des plus vilaines déchéances, des pires bassesses, des plus navrantes turpitudes, ne tient-il pas dans cette formule : « dépenser plus qu’on n’a ».

Ces limites tracées, il devrait y avoir un art de la dépense. On n’y apporte pas toujours assez de logique, assez d’harmonie. J’ai déjà cité l’exemple du sou du télégraphe. Au risque d’envoyer un texte obscur qui sera préjudiciable, on se martyrise la cervelle pour économiser un mot, — un sou — dans une dépêche. Et, quelques instants plus tard, par ostentation, par routine, on donnera dans un café un pourboire presque égal au prix du verre de bière. J’ai évoqué ces femmes qui évitent de prendre une voiture par la pluie, perdent leur robe ou contractent une maladie dont les soins coûteront mille fois plus qu’une heure de taxi. On me cite également le cas de ce jeune marié qui offre à sa femme une bague de trois mille francs et, ses réserves fort écornées, lui sert un voyage de noces dans des conditions si mesquines qu’elle en garde un souvenir néfaste pour l’avenir du ménage.

Oui, il existe une science de conduire un budget. Science délicate, modeste, essentielle, qu’on ne peut guère enseigner que par de continuels exemples et qu’on ne peut jalonner que de quelques principes. Ne pas étriquer sa vie par une épargne démesurée — la mort vient, on n’a joui de rien — ne pas la gâcher par une dépense excessive, et user intelligemment de ce dont on dispose. Il faut mettre des fleurs dans sa vie, mais seulement les fleurs qu’on peut acheter, celles qu’on ne doit à personne.