Mais, dira-t-on, voilà de petits enfants pour qui la vie au jardin ne doit pas être folâtre tous les jours : s’entendre ainsi tirer une moralité de tout ce qu’on voit ? Erreur. Ils s’instruisent en riant, en jouant, en courant, au hasard de la promenade, au détour d’une allée. Tout cela ne les empêche pas d’arroser, de bêcher, de grimper aux échelles, de se livrer à la plus saine gymnastique, de vivre en santé, en lumière, comme les autres plantes du jardin. Ils accomplissent la vraie mission de l’enfance, qui est de satisfaire son immense gaîté et son immense curiosité. Et la sagesse en puissance, éparse, qui monte du jardin, les féconde sans qu’ils y songent, comme le pollen qui danse dans l’air chaud tombe au calice de leurs sœurs les fleurs.


Les séjours à la campagne ne sont pas seulement riches en exemples et favorables au recueillement. Ils exercent aussi une action sédative et tonique. On peut concevoir que la vie au grand air enlève aux enfants le goût de ce qu’on appelle les « idées diaboliques ». Après une journée de saine fatigue où ils se sont dépensés, ils n’éprouvent plus le besoin de déverser le trop-plein de leur exubérance en inventions plus ou moins saugrenues.


On ne doit pas éduquer en chaire. Toutes les occasions sont bonnes d’enseigner aimablement la vie. Il suffit la plupart du temps de tirer d’un acte courant sa moralité. J’en prendrai pour exemple la leçon de conduite, où le père apprend à son fils à mener une auto. A y regarder de près, les principes du chauffeur, appliqués à la vie, constituent une véritable petite morale. Le garçon qui se pousserait par le monde comme il dirige sa voiture par les campagnes ferait sans doute son chemin. C’est une même science de savoir conduire et de savoir se conduire.

Que demande-t-on avant tout au bon mécanicien ? De bien connaître sa machine, afin de prévenir le mal, et, au besoin, de le découvrir et d’y remédier. A quoi sert à un chauffeur d’être audacieux, brillant, rapide, s’il est ignorant, s’il reste sottement en panne faute d’avoir prévu l’accroc ou de pouvoir le réparer ? C’est la connaissance à la base, la qualité essentielle. Sans elle, toutes les autres sont inutiles et vaines.

Eh bien, notre machine, à nous, c’est notre corps. D’ailleurs, l’auto est presque un être, dont l’essence est le sang, dont le métal est la chair, dont l’électricité est le flux nerveux, la source de vie. On nous a laissés longtemps dans l’ignorance, et même dans le mépris de notre corps. Au contraire, nous devons le connaître en tous détails, savoir « ce qu’il y a dedans », comme le mécanicien doit connaître sa machine organe par organe. Et cette connaissance aussi sera pour nous capitale, nécessaire, à la base. Car elle nous permettra de prévenir souvent le mal, de veiller sur notre santé, la plus précieuse des richesses — on ne le répétera jamais assez — puisque, sans elle, nous ne pouvons jouir d’aucune autre.

La deuxième vertu qu’on exige d’un mécanicien, c’est le soin. Non content de bien connaître sa machine, il l’entretient bien. Il la graisse, il la huile, la nettoie, la palpe, il en vérifie les jointures, il l’ausculte, il dresse l’oreille au moindre bruit insolite. Ces attentions, appliquées à nous-mêmes, s’appellent l’hygiène et le sport. Elles doivent donc tenir encore dans notre existence une place importante, primordiale. Ainsi donc, graissons, huilons, nettoyons, entretenons notre propre machine, faisons jouer ses articulations, si nous voulons qu’elle garde longtemps sa force, sa souplesse, son « état de neuf ».

Mais voici notre mécanicien sur la route. Il a démarré. Va-t-il foncer tout droit, en obus ? Non, à moins que ce ne soit un fou. Il aura l’œil. Il veillera au verre cassé, au chien, au croisement, au virage, au pochard, à l’embardée, bref à toutes les embûches du chemin. Il cherchera, avant tout, dans sa marche, à ne pas se nuire. Et ainsi de nous. Nous cherchons, avant tout, à nous éviter l’accident. L’intérêt personnel, le puissant instinct de la conservation, demeure notre première loi. On a cherché à masquer cette vérité, parce qu’on lui trouvait un visage féroce. Mais ceux-là mêmes qui la niaient en paroles la justifiaient par leurs actes. Ayons donc le courage de la regarder honnêtement en face. Notre premier devoir, c’est un devoir envers nous-même. Les autres n’en sont que les prolongements élégants, les fleurs.

Car il y en a d’autres. Notre mécanicien, observant soigneusement les règles de la route, évitera d’emboutir les passants et les voitures. De même qu’il conjure l’accident pour lui-même, il conjure l’accident pour autrui. Bref, il ne fera pas aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît. Cette maxime-là, toutes les religions et toutes les philosophies l’ont inscrite en tête de leurs lois. C’est encore de l’intérêt personnel, mais de l’intérêt personnel élargi. Et là, encore, l’école du chauffeur est l’école de la vie.