Au jardin, la géographie devient un jeu. Avec le sable des allées, on construit des villes, des contrées entières, hérissées de montagnes, creusées de vallées et de fleuves, bordées d’estuaires et de golfes. Et tous les noms, toutes les formes, entrent sans effort dans les petites mémoires. Le jardin lui-même, avec ses cultures variées, ses détours, est un plan familier, qu’on s’exerce à lire. De là, procédant toujours du simple au composé, de l’immédiat au lointain, la vue s’étend au village, au canton, au département, au pays tout entier.
C’est au cadran solaire que les petits apprennent à s’orienter, qu’ils pressentent, devant l’ombre qui s’avance sur la table d’ardoise, la marche de l’univers. Et le soir, étendus sur un banc devant la maison, le nez levé vers le grouillement infini des étoiles, ils interrogent, ils veulent connaître le nom des astres et des constellations, le sens de ces images ingénieuses et charmantes que les anciens ont dessinées sur le ciel.
Sans cesse, leurs questions vont au-devant des problèmes que le jardin leur pose. Aussi la science leur est-elle aimable et légère. Rien qu’en lançant ces bulles de savon dont le vol hésitant papillonne sur les fleurs, ils apprennent autant de physique qu’en une classe morose.
En effeuillant une fleur, en la dépouillant de sa robe charmante de pétales, en découvrant le pistil où dort le fruit futur, l’étamine gonflée de pollen, ils se préparent à comprendre, dans l’esprit le plus chaste et le plus sain, le mystère merveilleux des fécondations.
Le jardin les initie encore à d’autres connaissances, plus humbles et souvent plus utiles, de celles que dédaignent les examens et les brevets. Ils suivent les progrès du potager, depuis le jour où le jardinier a fait ses premiers semis. Ils épient les jeunes pousses dès l’éclosion, sous les cloches de verre et les châssis, puis en pleine terre. Ils savent ce qu’il faut à chacune d’eau, de chaleur et de soleil. Ils souffrent des privations qu’elles endurent. Ils connaissent l’époque où fruits et légumes seront à maturité. Combien peu de leurs aînés, dans les villes, possèdent ce calendrier rural ? Enfin, s’étant intéressés étroitement à la vie des plantes, ils les suivent jusqu’aux suprêmes étapes, jusqu’à l’office, jusqu’à la cuisine, et ils n’ignorent rien de l’art modeste de les cueillir, de les dresser, même de les accommoder.
D’autres enseignements, plus hauts, plus vastes, naissent et jaillissent encore du jardin. Ils dépassent bien un peu les petites têtes enfantines. Mais ils secouent tout de même sur elles une semence de vérité. Ainsi, les enfants ont voulu trois petits enclos dans le grand. Chacun le sien. Le sens de la propriété est si profondément enraciné… Mais quelle bonne leçon de mutualité lorsqu’ils consentent — la chose arrive — à s’entr’aider dans leur arrosage, à se prêter leurs outils, ou même à mettre en commun un carré de légumes, afin d’en obtenir un meilleur rendement…
Autre exemple. A suivre jour par jour cette végétation qui les entoure, à la voir naître d’une graine, d’un bourgeon, de rien, presque, puis, insensiblement, à travers les vicissitudes, couvrir la terre et masquer même le ciel, les enfants prennent la meilleure leçon de patience et de ténacité. Ils conçoivent comment, à persévérer sans cesse dans son labeur à travers les obstacles, on parvient à l’achever. Ils prennent la notion précieuse de l’effort continu, qui mène à l’épanouissement de l’œuvre.
Dans le « plant » de radis, le jardinier a semé les graines à profusion. Cependant, un nombre restreint vient à croissance. Ce sont les plus fortes, les mieux armées pour la lutte, pour conquérir leur place au soleil. Les choses ne vont guère autrement par le monde. Et en se penchant sur leurs radis, les enfants trouvent un exact reflet de la lutte qui les attend. Et quand le jardinier — ce philosophe sans le savoir — choisit les meilleures graines et les meilleurs semis, il fait de la sélection, cette sagesse de l’avenir.
Un jardin, c’est plein de symboles. A-t-on oublié, le dernier automne, des pommes de terre au fond de la cave ? Elles ont poussé, ce printemps-ci, des tiges, longues, pâles et minces, de vrais cierges, où les enfants en joie cherchent vainement un air de famille avec la plante trapue, d’un vert chaud, qui s’épanouit en ce moment au soleil. Ainsi apparaît l’œuvre déprimante de la nuit, et le bienfait de la lumière. Rien ne ressemble plus à l’esprit laissé dans l’ignorance, que ce tubercule abandonné dans la cave.
Un jour, on a coupé un arbre trop vieux, ou dont l’ombre devenait nuisible. Mais il lance obstinément, les années suivantes, des rejets qu’il faut abattre de nouveau. Ainsi les longues erreurs, profondément enracinées, reparaissent après qu’on les a jetées bas. On croit les avoir arrachées, et il faut, longtemps encore, combattre leurs poussées renaissantes.