Et comme on mesure bien la colossale importance qu’une femme attache à sa robe, lorsqu’on la voit entrer dans un salon avec un nouveau modèle, toute troublée, les genoux défaillants, à la pensée de l’effet qu’elle produit.

Ne doit-on pas désespérer de cette intelligence, lorsqu’on évoque tous les excès de la Mode dans un passé bien court ? Oui, on a vu des femmes qui devaient rester à genoux dans leur voiture à cause de la hauteur de leur chapeau. On en a vu qui ne pouvaient pas entrer dans cette même voiture, à cause de la largeur de ce même chapeau. On a vu des femmes écrasées par une auto qu’elles ne pouvaient pas fuir, tant leur jupe était entravée. On en a vu crever des yeux et déchirer des joues avec leurs longues épingles à chapeau. Et encore je ne parle pas des souffrances qu’elles endurent, sous le corset, du haut de leurs talons. Ces sortes de supplices sont si ridicules que nous les raillons chez les autres peuples. Nous n’avons pas assez de sarcasmes pour le pied atrophié des Chinoises ou l’anneau dans le nez des Peaux-Rouges.

Et cependant, cette mode, il faut la subir dans une certaine mesure, pour plusieurs raisons. D’abord il faut la considérer comme une nécessité sociale, presque aussi impérieuse que la nécessité de se vêtir. Une femme qui s’affranchirait complètement de la Mode nuirait à la renommée de son ménage. On le croirait ruiné ou tout au moins en fâcheuse situation. La robe de la femme est le drapeau de l’association conjugale. L’œil de ses amies excelle à déchiffrer l’âge de ses vêtements. Si son chapeau, si son manteau datent, on croira qu’elle n’a pas pu les renouveler. Et par une sorte de loi absurde et inéluctable, il s’ensuivra une dépréciation de sa valeur sociale. Elle tombera, sinon dans l’estime, au moins dans l’estimation de son entourage. Pour se payer le luxe de garder tout au long de sa vie la même forme de robe ou de chapeau, une femme devrait être tellement riche et tellement généreuse, qu’on ne pût imputer ni à l’avarice, ni à la gêne cette fidélité.

Il faut encore subir la Mode afin de plaire. Mais dira-t-on, pourquoi faut-il plaire ? Pour bien des raisons. D’abord, la femme doit plaire parce que c’est une de ses raisons d’être. Tout en elle n’est-il pas fait pour séduire et charmer ? Le désir de plaire l’anime. Qui n’a mesuré l’extraordinaire pouvoir d’un mot de louange sur une femme ? Or, dans l’attrait qu’elle exerce, sa grâce et sa beauté jouent un rôle important, et aussi la façon de servir cette grâce et cette beauté. Pourquoi abandonnerait-elle ces légitimes moyens d’action ? La femme recèle comme la fleur l’avenir de la race, elle a droit aussi à la corolle.

Ensuite, plaire, c’est s’accroître. C’est marquer une conquête sur la nature. C’est une acquisition sur la créature primitive. Et tous les efforts des humains n’ont-ils pas toujours tendu à se cultiver, à se perfectionner, à embellir la vie ? De ce point de vue, l’élégance est un progrès. Une femme doit se parer, non pas pour être mieux que les autres, mais pour être mieux qu’elle-même.

Une femme doit plaire encore dans l’intimité du foyer, pour garder son prestige vis-à-vis de son compagnon d’existence. Fi de celles qui se montrent trop volontiers en vieille robe de chambre ou en savates éculées. Pour entretenir le culte, il faut parer l’autel.

Elle doit plaire, enfin, pour se défendre contre les attaques de l’âge, pour s’affermir contre lui, pour reculer l’heure du déclin. Souci pathétique, digne de respect et de pitié.

Donc, il faut plaire. Or, la femme ne peut plaire que dans les lignes auxquelles nos yeux sont accoutumés. Feuilletez un album de gravures de modes. Celles qui datent de cinq ans nous paraissent surannées, touchantes et comiques. On s’écrie : « Comment les femmes ont-elles pu avoir des manches pareilles ? » Le regard oublie aussi vite qu’il s’habitue, en matière de costumes. En s’écartant de la mode, on s’enlève des chances de plaire. Force est donc de la suivre.

Mais il faut le suivre de loin, et non point jusque dans ses excès. Il faut s’en inspirer, lui prendre ce qu’elle a de gracieux. Il ne faut pas qu’une femme, dans la rage d’être à la mode, abdique son goût personnel. Et le cas est fréquent. Telle mode avantage une femme, telle autre mode la désavantage. Va-t-elle donc les suivre aussi étroitement l’une et l’autre ? Non. Telle mode est fort coûteuse. Telle autre l’est moins. Il faudra par conséquent, avant de les suivre, consulter ses ressources. Il importe de garder, même sur ce terrain, l’esprit de réflexion, d’examen, d’harmonie, nécessaire à tous les actes de la vie.

De la discussion.