Quelles idées devons-nous laisser tomber, dans l’esprit de nos filles, par nos conversations, nos enseignements, notre exemple, sur la toilette et la parure ?
L’une et l’autre tiennent une place énorme dans la vie de la femme actuelle. Faut-il la restreindre et dans quelle mesure ?
Voyons d’abord pourquoi la parure et la toilette jouent un rôle si important dans la vie féminine. Ce goût de s’enjoliver par les vêtements, les bijoux et par de menus artifices, ce goût est inhérent à la nature même. Puis l’éducation et le milieu l’ont singulièrement favorisé.
Ce goût, ai-je dit, est naturel. En effet, sans témoin, sans recherche d’approbation extérieure, pour lui-même, l’être humain éprouve une satisfaction naïve et pleine à se sentir orné d’atours. C’est un instinct de l’animal. Le paon s’offre pour lui seul l’orgueil de son splendide éventail. Le coq agite la crête et tend l’ergot, le faisan promène son plumage d’or et de feu. Une chatte, pour elle-même, se lisse, se pomponne avec les mêmes petites mines soigneuses et tendues qu’une femme occupée à se remettre de la poudre sur le nez. L’homme éprouve du plaisir, même loin des regards, à porter un costume d’exception qui le dégage, l’avantage et l’empanache — uniforme ou travestissement. Et, si les miroirs pouvaient parler ! S’ils pouvaient raconter tous les sourires complaisants, les regards approbateurs, toutes les attitudes essayées, ils témoigneraient par leurs aveux que le goût de la parure est, avant tout, un instinct de solitaire.
Mais l’éducation va renforcer cette tendance naturelle. En France surtout, la classe moyenne élève ses enfants au-dessus d’elle-même. Elle les entoure de plus de soins et de luxe qu’elle n’en a connu. Elle fait de ses filles des poupettes pomponnées qui flattent l’orgueil et les yeux. Elle en fait des objets d’amour et de vanité. Puis on développe, avec une niaise légèreté, la coquetterie chez la petite fille. On lui dit, les mains jointes ; « Oh ! comme elle a une jolie robe ! » L’enfant se pavane et ces louanges lui deviennent si nécessaires qu’elle les provoque au besoin : « Tiens, regarde comme j’ai une jolie robe. » Ainsi le germe naturel est fécondé. La coquetterie va se développer, emplir l’être.
Enfin, l’enfant grandit et l’influence du milieu va s’exercer à son tour. Il s’agit désormais de briller aux yeux des rivales, de les égaler ou de les éclipser. Et, pour triompher, la femme va désormais se plier à la tyrannie délicieuse de la Mode.
Ah ! Tout ce qu’on peut, tout ce qu’on doit dire contre la Mode. Elle fait appel à de bas instincts : la frivolité, la sottise, l’ostentation. Elle traîne derrière elle toutes les défaillances. Combien de femmes, conduites par la Mode, descendent jusqu’au crime, en tous cas jusqu’à ce crime domestique de dépenser au-delà des ressources du ménage ? La tentation des grands magasins a fomenté autant de drames que l’alcool des assommoirs.
La Mode est détestable aussi lorsqu’elle apparaît, chez ceux qui la lancent, comme une spéculation industrielle. Sous couleur de caprice, elle force les femmes à des changements fréquents de costumes, au grand profit de ceux qui vendent ces nouveaux modèles.
La Mode est odieuse lorsqu’elle impose à la vanité féminine ces colliers dont chaque perle représenterait pour une famille pauvre un monde de bonheur.
Si l’on devait désespérer de l’intelligence des femmes, ce serait en les entendant parler toilette. Comme elles prennent alors une voix chaude, passionnée, unique ! Et n’est-ce pas à pleurer, lorsqu’on rencontre une jeune femme qu’on a connu fine, cultivée, de ne l’entendre plus parler que robe, de sentir toutes ses pensées attachées à la robe ? N’est-ce pas attristant d’assister à la rencontre de deux femmes, d’écouter leurs propos frémissants : « Vous avez un chapeau exquis — le vôtre est délicieux. »