Et puis, jeune fille, tout se conjurait pour exalter sa foi dans l’amour. Les livres, le théâtre, la musique, le chuchotis du monde, tout vivait, tout palpitait d’amour. Et, enveloppé dans ce bruissement recueilli, dans cet encens magnifique, dans ce cantique éperdu, le mystère s’élevait, devenait divin, infini ...

Qu’attendait-elle alors? Elle l’ignorait au juste. On a beau être d’une famille artiste où chacun a son libre parler, on a beau sortir seule, avoir flirté un brin,—on ne mène pas, de dix-huit à vingt-deux ans, la vie de tennis et de plage, de bals et de dîners, sans être courtisée,—tout de même, la conspiration du silence continue. On est bien plus ignorante qu’on n’en a l’air. On a vu des statues sans voile, on a vu des bêtes s’unir, on a surpris des allusions qu’on a traduites à sa façon, même il vous est tombé de vilains livres sous les yeux ... Et cependant il subsiste des précisions impénétrables.

Ces «terres inconnues» de la carte, ces lacunes, on les a comblées à coups d’imagination. Et parfois si drôlement!... Si chaste, si peu curieuse qu’on soit, on y rêve, à cette vérité cachée, justement parce qu’elle est cachée et parce qu’on la sent capitale. Mais la terre inconnue garde son secret. Hélas! lorsqu’on la foule enfin, transportée d’attente, d’ardeur, de foi, de frénésie, pourquoi faut-il qu’une pensée vous traverse: «Ce n’est que cela ...»

Qu’attendait-elle?... Lorsque leurs lèvres s’étaient rencontrées pour la première fois, il lui avait semblé qu’elle buvait à une source de bonheur; une langueur délicieuse coulait en elle, l’alourdissait, à croire qu’elle allait tomber sous le poids du plaisir, et glisser vers une mort heureuse. Alors, ingénument, confusément, elle imaginait l’étreinte dernière comme un baiser plus violent, plus profond, un baiser où l’on achève de mourir ...

La folle! Non, ce n’était pas cela. Mais n’était-ce donc rien que de se sentir une belle proie passionnément désirée, de n’être plus soudain qu’une petite chose bouleversée sous un fougueux assaut, de se livrer, de s’abandonner toute à celui qu’on adore, de le sentir en soi, d’obéir à sa brûlante convoitise jusque dans la souffrance, d’être soudée à lui, d’être heureuse, enfin, de la joie qu’on lui donne ... Et ensuite, de le tenir contre soi, las et reconnaissant, de le bercer tendrement, comme un tout petit? Évidemment, c’était là tout l’amour. Ce ne pouvait pas être autre chose. Ce qu’on imagine dépasse fatalement ce qu’on réalise. Mais la part restait belle. Et il fallait bien qu’elle fût née d’un moment de solitude et de malaise, cette pensée impie: «Ce n’est que cela.»

Vilaine impression aussitôt chassée, ensuite oubliée parmi tant d’heures charmantes ... D’abord, l’installation dans ce petit hôtel du Champ-de-Mars, coquet, battant neuf, et dont l’éclat trop cru, trop frais verni, avait vite disparu derrière les tentures et les meubles vénérables. L’amusante chasse aux trouvailles, du noble magasin du tapissier jusqu’au fond des faubourgs ... Vie affairée d’abeilles qui rapportent à la ruche le miel de toutes les fleurs. Jamais leurs goûts ne se heurtaient. Il est vrai que Paul était bien capable d’imposer silence à ses préférences, en cas de désaccord. Il lui disait: «Ce qui te fait plaisir me plaît.»

Il la «servait». Elle ne trouvait pas d’autre mot pour exprimer la ferveur dont il l’entourait, une ferveur où il subsistait quelque chose de religieux, une ferveur attentive, respectueuse et passionnée tout ensemble, et qui, dans l’effusion, montait, brusque, ardente, passait sur elle en coup de flamme.

Il la servait comme un néophyte qui, d’un zèle brûlant, s’incline devant l’autel. Il se montrait d’une douceur patiente, égale, d’où jaillissait parfois sa gaîté jeune et fraîche. Et, sans doute parce qu’il n’avait pas eu le temps de se durcir, de s’ossifier dans un long célibat, il n’avait aucun de ces travers à arêtes vives où l’on s’écorche, où l’on s’irrite, dans le frottement de la vie commune.

Il la servait. Tous ses regards montaient vers elle. Le reste du monde lui était indifférent Sauf pourtant ses travaux qui lui restaient chers,—un gros ouvrage qu’il préparait depuis deux ans, l’exposé de ses découvertes en Troade. Et encore ne lui en parlait-il qu’avec une timide discrétion, tant il craignait de l’importuner par des vues trop arides.