Mais elle s’était un peu reprise. Elle tourna un commutateur. Le salon s’illumina. Turquois ne se troubla pas:

—Bon, bon. Mettons que je n’ai rien dit, là. Il n’y a pas de quoi se fâcher. On est amis, tout de même, hein?

Elle ne lui répondit pas. Les joues en feu, elle s’éloigna, retenant entre ses dents serrées le mot qui la soulageait: «Brute!»

Le soir même, allongée dans un des lits jumeaux tandis que son mari dormait dans l’autre, Lucette, les yeux grands ouverts dans l’obscurité, s’interrogeait: «Voyons, voyons, ne suis-je pas aussi heureuse qu’on peut l’être, absolument heureuse?»

Il avait fallu l’offre brutale de Turquois pour la contraindre à cet examen. Ils sont si rares, ces regards intérieurs! Il semble que nous n’ayons jamais le temps de prendre conscience de nous-mêmes, de nous rassembler, de dresser le bilan de notre existence. Mais l’alarme avait sonné. Ce Turquois, avec son flair de requin, n’avait-il pas la réputation de guetter la première chute, de s’attaquer à bon escient, aux femmes qui chancellent, qui sont près de défaillir? Pourquoi, subitement, l’avait il entreprise? Elle se répéta, plus indignée qu’inquiète: «Est-ce que je ne suis pas absolument heureuse?»

Minutieusement, elle explorait le passé, suivait le fil des jours. Depuis cet éblouissant coup de surprise, depuis l’heure où M. Duclos, au retour des Barres, l’avait demandée en mariage pour son fils, elle s’était sentie enveloppée, soulevée par la forte certitude du bonheur. Elle aimait. Elle était aimée. Et tout l’hiver des fiançailles, plus fleuri qu’un printemps, elle s’était maintenue dans cette ivresse comblée, cette plénitude de tout elle-même. Elle avait vécu comme on valse, emportée dans du vertige, de la musique, de la lumière, aux bras de l’être aimé. Une telle griserie, qu’elle ne parvenait même pas maintenant à retrouver de points de repère, des souvenirs précis. Rien d’étonnant. Le malheur blesse, le bonheur caresse. Les blessures laissent des traces, les caresses n’en laissent pas.

Et depuis son mariage? Hors l’inévitable torture de la maternité, n’était-ce pas la même succession de jours sans heurt, de jours bleus, de jours planés? Jamais un souci, jamais une contrariété même. Sa félicité était toujours restée égale à elle-même, à hauteur de ses rêves.

Pourrait-elle même trouver un moment inférieur? Scrupuleusement, elle cherchait ... Oh! un bien court moment, en tout cas. Même pas le nuage au ciel. Plutôt le petit souffle qui, par le plus beau temps, fait soudain frissonner les feuilles. Une impression bien fugitive, un souvenir que se reprochait sa tendresse et que fuyait sa pudeur.

C’était le matin, le lendemain de son mariage, au château des Barres, où son mari, l’enlevant au lunch, l’avait emmenée en auto ... Ah! le joli voyage, lui aussi tout embrumé dans sa mémoire d’une lumineuse buée de bonheur. Donc, pendant cette matinée, le garde-chasse avait fait demander Paul. Elle était restée seule. On ne devrait jamais rester seule, ce matin-là. Elle se levait, assise au bord du lit. On était en avril. Juste trois ans. Le temps était voilé. Et, tout à coup,—le hurlement d’une sirène sur la route ou les aboiements des chiens du garde sous la fenêtre avaient-ils crispé ses nerfs tendus et sensibles,—un souffle de mélancolie avait passé sur elle, léger, rapide, mais net, quelque chose comme une voix triste qui lui eût murmuré: «Ce n’est que cela ...»

Oh! la parole impie, qui la poursuivait d’un remords! «Ce n’est que cela ...» Mais il faut dire aussi qu’elle aimait tant, au seuil du mariage ... Son amour l’emportait d’un trait si dru, d’un essor si large et si puissant, qu’elle aspirait à se dépasser encore, à se dépasser toujours, à atteindre elle ne savait quels sommets ...