—Comme tu me demandes cela?
Zonzon hésita une seconde. Puis, dans un coup d’épaules résolu:
—Eh bien ... Je te demande ça comme une Zonzon qui pourrait bien se donner de l’air, filer quelques mois, et qui voudrait être sûre, absolument sûre, de laisser sa Lucette tout à fait heureuse, en plein bonheur.
Zonzon partir, s’absenter ... Quelle stupeur! Mais déjà, s’asseyant près de Lucette:
—Oh! dit Zonzon, ce n’est qu’un projet. Et tu sais, les projets, c’est comme les oiseaux. Ils s’envolent tout d’un coup pendant qu’on les caresse. Ce ne serait en tout cas que pour la fin de l’année, peut-être le printemps. Mais si je pars, je veux partir tranquille. Et, une fois là-bas, l’idée d’une anicroche, l’idée que tu pourrais avoir besoin de ton docteur ordinaire, me gâterait le voyage. Alors, dis, tu te sens bien d’aplomb?
Lucette ne répondit pas directement:
—Enfin, de quoi s’agit-il?
Lucette ne connaissait que la vie extérieure de Zonzon. Depuis l’époque où elle étudiait la médecine, elle avait lentement conquis son indépendance. Elle avait, un à un, dénoué plutôt que tranché les liens qui l’attachaient au foyer de famille. Mais comment, jusqu’où usait-elle de sa liberté? Là-dessus, Lucette n’avait jamais interrogé sa sœur. Elle en était retenue par son ombrageux respect de tout ce qui est intime et caché, par le prestige et l’autorité de son aînée à ses yeux, et aussi, peut-être, par cette sorte de désintéressement où nous restons de tout ce qui ne réagit pas, de ce qui n’influe pas directement sur notre propre existence.
Tout de même, et surtout depuis son mariage, la curiosité de Lucette s’éveillait parfois, en courtes lueurs: «Comment vit-elle?» Et la gravité inhabituelle de sa sœur, l’imprévu de ce départ, l’avertissaient qu’elle touchait au mystère.
Zonzon s’était accoudée à la petite table où s’étalaient toutes les pièces de l’onglier, ce joli superflu qui s’échappe d’un nécessaire.