—Il s’agit d’un voyage, d’une mission ... Mais je ne partirais pas seule. J’ai un ami, ma petite Lucette. Depuis longtemps, déjà. Quatre ans. Bah! J’aime mieux tout lâcher, maintenant que j’ai commencé. C’est drôle, la vie. Nous nous sommes connus au chevet de sa femme malade. On l’opérait. Une maladie de reins. Je tenais le chloroforme. Il assistait, aussi blanc qu’elle. Elle est morte, huit jours après. On s’est revu plus tard. Et petit à petit, on s’est aimé, fort, bien fort, très fort ... Voilà.
A froid, et connaissant Zonzon, Lucette avait envisagé semblable aventure. Mais, sous le choc de la confidence, toutes les idées convenues qui sommeillent en nous—sur ce qui se fait ou ne se fait pas—se réveillaient, se révoltaient. Elle était péniblement surprise, comme d’un amoindrissement, d’une déchéance, d’une mise hors la règle. Elle cria presque:
—Mais pourquoi ne t’a-t-il pas épousée?
—Il me l’a offert. Mais il a une fille. Treize ans. Toute à l’empreinte de sa mère, pieuse, presque mystique, bref à l’envers de moi. Aussi, tu comprends. Pour elle, voir une autre femme prendre la place de sa maman, ce serait la perdre deux fois. Ça lui ferait trop de peine, à cette petite. Alors, je n’ai pas voulu.
—Ah! Zonzon, murmura Lucette, remuée.
—Bah! ce n’est pas héroïque. D’autant que plus tard, quand elle sera mariée, on pourra faire comme elle, si on veut. Mais, moi, je n’y tiens guère. Ah! dame, faut se cacher, c’est vrai. Car cette enfant doit ignorer toute l’histoire. Sinon, le beau geste ne servirait de rien. Tu es la première à qui je me raconte, la seule dans le secret. Et encore, sans ce voyage, je crois bien que je serais restée bouche close. Car je te devine, va! Tu as beau remuer la tête: ça te fait de la peine, au fond, mon histoire. Je ne suis pourtant pas à plaindre, sacristi!... Enfin, fallait bien justifier le départ. Tu n’aurais pas compris. Tu m’en aurais voulu, de ficher le camp. Tandis que maintenant, tu dois comprendre. On partirait pour l’Amérique. Lui, il ferait une enquête pour l’usine Grive, où il est ingénieur. Tu sais, les machins, les choses en fer. Moi, je décrocherais une mission quelconque pour étudier leurs universités là-bas, au point de vue médical. Mais on ne travaillerait pas tout le temps, bigre! On se retrouverait. Alors, tu penses, ces six mois ensemble, en liberté, en plein jour, quelle fête! Les grandes vacances de la vie, quoi!
—Tu vois bien, dit Lucette, que tu souffres d’être obligée de te cacher.
—Pas tant que tu crois. On concentre sur une heure ce qu’on aurait répandu sur un jour. Les moments où nous sommes ensemble me dédommagent des autres. J’y puise du courage, de la force, de la joie, pour le reste du temps. Nous n’avons pas de foyer, c’est vrai. Mais il est en moi, mon foyer, si clair et si brûlant, qu’il illumine et qu’il réchauffe toute ma vie. Ah! Lucette, tu te rappelles, ce matin d’été, aux Barres, où tu me disais: «J’aimerais tant, si uniquement ...» J’étais à lui depuis peu. Et j’aurais voulu pouvoir te crier: «C’est comme moi, c’est comme moi!...» Il faut croire que nous nous ressemblons aussi de cette manière-là, que nous sommes décidément taillées sur le même patron. Du jour où je me suis donnée, j’ai bien senti que je ne me reprendrais plus. Et depuis ce jour-là, pas un regret, pas une ombre, pas un moment moins exquis. Mais aussi, je lui dois un bonheur si plein, si complet ... Ah! tu ne trouves pas que c’est bon, que c’est beau et que c’est le secret d’un amour fort et durable, de se sentir en affinité, de se sentir aimée complètement, par toutes les cellules de l’être, toutes, toutes, celles où dorment et naissent nos plus tendres pensées, celles qui dessinent le modelé de notre visage et de notre corps, celles qui s’éveillent au plaisir et répandent en nous le grand frisson ...
Et, lancée, saisissant les mains de Lucette:
—Quelle chance, ma chérie, de pouvoir parler enfin en franchise avec toi, de pouvoir t’interroger, te confesser. Vois-tu, mon beau voyage serait gâté, si je savais laisser de l’autre côté de l’eau une petite Lucette qui ne serait pas royalement, absolument heureuse ... Tu l’es bien tout entière, tu l’es bien comme je l’entends? Maintenant, tu peux me répondre, tu peux tout me dire ...