Il guidait ses compagnons, leur nommait—en échangeant des saluts et des poignées de main—des notoriétés de l’aviation. Puis il leur fit gravir un petit tertre, une dune de sable, d’où l’on dominait la plaine.

Pas gaie, même sous la timide embellie, cette grève noirâtre, bordée, sur trois côtés, de remparts, de remblais et d’usines. La foule elle-même, disparate, inquiétait. Des sportsmen, des amis du pilote, des badauds attirés par les notes de journaux, des fidèles aussi, qui venaient chaque jour, matin et soir. Des photographes importants, qui promenaient de lourds trépieds, ou circulaient la poitrine blindée de leur instantané. Puis des gamins, moineaux des fortifs, pouilleux, joyeux, poussiéreux, qui s’ébattaient dans le sable, turbulents et criards, pour le plaisir et pour la galerie. Et d’autres fils de la zone, plus grands, ceux-là, plus inquiétants, en espadrilles et casquette cycliste, le pantalon évasé à la base en pilier de réverbère, et qui, pour tromper l’attente, improvisaient un jeu, abattaient à coups de pierre de vieilles boîtes de conserves fichées dans le sable.

Lucette en prit un peu peur. Elle l’avoua en riant.

—Bah! Ils ne sont pas méchants, dit Chazelles.

Elle le considéra, d’un bref regard en coin. Grand, brun, solide, la face avenante et nette, il respirait surtout la force. Et on ne démêlait qu’ensuite la finesse qui aiguisait le ferme regard, creusait d’une fossette le menton volontaire, animait les lèvres délicates sous la vigoureuse moustache noire. Il fumait sans cesse des cigarettes, qu’il tirait d’un étui d’or, d’un geste rapide et coulé.

Cependant, l’attente se prolongeait. Paul interrogea Lucette:

—Tu n’es pas fatiguée? Tu ne veux pas t’asseoir?

Justement, à l’ombre des hangars, une petite baraque de débitant avait poussé, qui s’intitulait modestement: Aerian Bar. On pourrait emprunter des chaises ...

—Mais non, mais non.

Elle s’irrita qu’on la crût lasse devant Chazelles, qui, poitrine au vent, la cigarette haute, suivait la lutte patiente du pilote contre son moteur. Enfin, des détonations éclatèrent, d’abord intermittentes, en pétarade. Puis elles s’enchaînèrent, l’hélice tourna à vive allure et ne fut plus bientôt dans l’air qu’un bouclier vibrant, impalpable et terrible. Des casquettes, des chapeaux s’envolèrent, emportés par son souffle puissant. Des aides accroupis, dont le bourgeron claquait dans le vent, retenaient l’appareil à pleins bras. Ils le lâchèrent quand le pilote leva la main. Aussitôt l’aéroplane démarra. Ses roues s’avancèrent dans le sable mou, d’une vitesse croissante.