On suivait sa marche avec une sorte d’angoisse. On aurait voulu l’alléger, l’aider, le soulever à distance, comme le magnétiseur qui projette sa force. Et soudain, à cent mètres de là, il quitta le sol, plana, les ailes grandes.
De toute la foule, un cri d’admiration et de délivrance monta, l’accompagna dans son essor. De nouveau, des vœux, des désirs tendus le soutenaient, s’opposaient à sa chute. Dans un virage, près des fortifications, il s’inclina. Une aile menaça d’accrocher la terre. Et chacun frémit, comme d’un danger personnel. Enfin, à la lisière opposée, il prit contact, roula, s’arrêta. On vit l’hélice ralentie tourner comme le soleil éteint d’un feu d’artifice. Des fanatiques coururent à travers la plaine pour féliciter plus tôt le héros.
Dans les groupes, chacun analysait ses impressions. On les reconnaissait pareilles. C’était, chez tous, au moment de l’essor, la même allégresse, la même détente, une félicité intérieure, une jouissance physique, un délicieux décrochement du cœur.
Tandis que l’aviateur essayait de réparer son appareil, ramené à bras devant les hangars,—car il s’agissait d’une nouvelle panne de moteur,—Paul et Chazelles s’efforçaient de démêler les causes profondes de leur émotion.
—Peut-être, dit Paul, avons-nous la notion confuse d’assister à un spectacle qu’aucun regard n’a jamais contemplé et que des centaines de générations ont imaginé. Les hommes ont toujours aspiré à quitter la terre. La légende en fait foi. Ce qui nous émeut, c’est d’être les premiers à voir réaliser un rêve aussi vieux que l’humanité pensante.
—Possible, consentit Chazelles. Et puis, ce n’est qu’un balbutiement, qu’une promesse. Ce grand oiseau de toile fait songer aux espoirs qu’il couve sous ses ailes, à l’avenir qu’il nous prépare et qu’on nous prédit tous les jours.
De fait, cette année-là, on vivait en pleine anticipation. Dans les dîners, l’aviation détrônait le théâtre, ce grand accapareur de la table. On ne parlait plus de la dernière pièce, mais de la dernière envolée. Des causeurs se taillaient des succès faciles en montrant l’aéroplane au-dessus des jardins, les clôtures désormais inutiles, la propriété perturbée, la fin de l’odieux gabelou, de l’indiscret douanier, de la guerre devenue trop cruelle, bref, toutes les frontières renversées au souffle de l’hélice aérienne.
Lucette écoutait distraitement la discussion des deux hommes. Elle observait le pilote, grimpé dans l’armature de son appareil, et qui s’efforçait, à petites retouches patientes, de ranimer son moteur. Mais soudain son attention se réveilla. Chazelles affirmait:
—Non, voyez-vous, il y a autre chose. Ni les vieux rêves du passé, ni les promesses de l’avenir ne suffisent à expliquer le frisson qui nous parcourt, qui nous électrise, au moment précis de l’essor. Il y a là un besoin de l’esprit qui prend corps, un symbole.
—Un symbole? demanda Paul. Comment l’entendez-vous?