—Eh oui, tous, tant que nous sommes, nous tendons à quitter la terre. Le meilleur et le plus pur de nous-même aspire sans cesse à s’affranchir de la gangue, à s’élever, d’un coup d’aile. Et il nous semble que notre secret désir se réalise, quand cet homme s’arrache au sol. Le coup d’aile ... Mais nous le demandons à tout ce qui nous exalte, tout ce qui nous transporte et nous enchante, à tout ce qui nous rend supérieur à nous-même. Qu’attendons-nous de la musique, vulgaires tziganes ou splendide opéra? Que le premier coup d’archet nous emporte et nous ravisse au réel. Coup d’aile, la voix du ténor, la tirade de l’acteur, l’éloquence du tribun. Coup d’aile, le voyage, le beau site, le clair de lune. Coup d’aile, l’amour ...

—L’amour? dit Lucette.

L’opinion l’intriguait, de cet homme dont le divorce restait mystérieux, sans raison notable. Chazelles allumait une nouvelle cigarette à celle qu’il venait d’achever. Les paupières attentives et tendues vers le petit point de feu, il aspirait avec force la fumée, de ce même appétit voluptueux dont il semblait aspirer la vie. Il se tourna vers Lucette:

—Mais certainement, madame. L’essor de cet aviateur est l’emblème exact de l’amour. Songez-y. L’amour? Mais nous puisons dans sa force l’élan nécessaire à nous affranchir des soucis, des tracas, des petitesses, des cahots de la route, à échapper au sort commun, au terre-à-terre. Et dès qu’enfin il nous arrache au sol et nous emporte, nous cherchons à nous élever encore sur ses ailes et, par sa puissance, à nous dépasser, à planer toujours plus haut, dans un besoin fou de plein ciel, d’ivresse culminante, de vertige absolu, qu’un risque mortel ne paye pas trop cher!... Ah! oui, c’est le grand coup d’aile ...

Mais le crépitement du moteur l’interrompit. Il tendit l’oreille:

—Il donne bien, dit-il.

Et le spectacle l’absorba. C’était déjà le crépuscule. On hâtait les rites du départ. L’aviateur leva le bras et l’immense oiseau, dont les ailes paraissaient lumineuses dans le jour atténué, s’enfuit au ras du sol.

Tout en le suivant dans sa course, Lucette songeait aux paroles de Chazelles. Il l’intéressait. Il lui semblait qu’elle venait d’entendre de ces mots qu’on attend, qu’on a pensé sans les dire. Et quand l’aéroplane s’enleva, brusquement, comme sous un coup de mors, elle en éprouva un choc aux entrailles, une secousse plus violente que la première fois. A croire qu’elle avait vraiment sous les yeux l’image de l’amour, l’essor où l’on quitte la terre ...

Une seconde, elle observa Chazelles. Il épiait le vol. Mais, comme s’il l’eût devinée, il tourna la tête. Leur regard et leur pensée se lièrent. Et, de son menton volontaire, il lui désigna, en souriant, le grand oiseau qui montait, tout blanc, dans la brume du soir.