IV

«Ah! Voilà les lettres», pensa Lucette. Du coin de parc qu’elle avait adopté,—un rond-point ombreux, présidé par un gros chêne et meublé de tables et de sièges rustiques,—elle avait entendu sonner à la grille. Dans la vie tout unie qu’on menait aux Barres, le courrier faisait événement. Le matin, quand la femme de chambre apportait le déjeuner, Lucette guettait, dans la demi-obscurité de la pièce close encore, le paquet de lettres et de journaux posé sur le plateau. Et, l’après-midi, dès le coup de cloche du facteur, elle calculait le temps mort du triage, de «l’épluchage» à l’office, elle écoutait le caillou craquer sous le pas nonchalant du domestique.

Parfois, son impatience avait un motif. Elle attendait des nouvelles de Zonzon, partie depuis un mois pour l’Amérique. Elles arrivaient à intervalles à peu près réguliers, huit et douze pages sur pelure bleutée, des expansions d’écolière en vacances, des joies de découverte et de liberté qu’attisait un secret bonheur. Un si fol éclat d’enthousiasme, qu’on s’attendait presque à voir les lignes danser et fuser. On s’étonnait que cette claire écriture, cursive et déliée, pût contenir et exprimer tant d’exubérance.

Mais ce n’était pas le jour de Zonzon. Rien que des cartes illustrées d’amies en voyage, pas fâchées de faire montre de leurs déplacements et d’esquiver en trois mots la corvée d’écrire. Des journaux, dont Lucette parcourut les titres sinistres. Assassinats, incendies, cambriolages, grèves, menaces de guerre. Rien de nouveau.

Déçue, elle rejeta le paquet sur la table. Qu’attendait-elle? Elle n’aurait pas su le dire. Peut-être un peu d’imprévu, de surprise, d’alerte.

Une branche morte qui cassa net, tout près d’elle, la fit sursauter. Elle se leva. Dans ce silence, cette ombre verte, on avait l’air d’être au fond de l’eau. Et elle gagna l’orée du parc, la grande trouée lumineuse du parterre.

C’était la pleine chaleur du jour et de l’été. Des abeilles animaient l’air sonore. Dans le calme absolu, des pétales tombaient mollement des roses épanouies. Et de s’effeuiller elles embaumaient davantage, à croire que leur parfum s’échappait de leurs blessures. Les buis des bordures craquaient; on entendait, on suivait la montée de la sève vers la lumière. Les papillons posés s’éventaient lentement de l’aile. Et toutes les fleurs se tournaient et s’ouvraient vers le soleil, comme autant de baisers envoyés par la terre.

Mais cet incessant labeur de création, bourdonnant, odorant, Lucette en était blessée comme d’un coup de clarté trop vive. Elle ne se sentait pas en communion, en harmonie avec cette fête de la vie, cette splendeur féconde. Et loin de se fondre dans cette allégresse, elle en éprouvait une lassitude inquiète.

Pourquoi ce malaise? L’absence de sa grande amie, de Zonzon? Elle la cherchait à ses côtés, forte et vivante. Ah! le cher guide, si sûr, si ferme, d’une puissance presque magnétique. Il arrivait à Lucette de lui dire: «Enlève-moi ma migraine avec tes mains.» Et Zonzon lui caressait le front, apaisait la douleur. Et maintenant, séparées. Au plus vite, il leur faudrait quinze jours pour se rejoindre. L’une pourrait mourir à l’insu de l’autre. Elle s’attendrit, prête à pleurer.