—Ah ça! je suis folle, murmura-t-elle.

Oui, folle. Nulle n’était plus choyée, plus entourée, plus riche en êtres aimés. Certains perdent leurs parents avant d’être eux-mêmes installés dans la vie. Et, à chaque petit bonheur, à chaque petit succès, ce ne sont que des ombres qu’ils prennent à témoin de leur joie ... Elle, au contraire, à son plein épanouissement, possédait les siens, et si jeunes de cœur. Un coup de téléphone, elle pouvait les entendre. Deux heures de train ou d’auto, elle était dans leurs bras.

Jusqu’à M. Duclos,—père, comme elle l’appelait,—dont l’apparente rudesse rendait plus savoureuse la bonté, et qui, à chacun de ses passages, la traitait en petite reine, en petite fée du bonheur de son «garçon».

Et là, tout près, derrière ces fenêtres recueillies, ouvertes sur la terrasse que le jardinier ne devait pas ratisser, afin de respecter le silence ... Certes, pressant, minutieux, formidable, ce travail de correction d’épreuves qui devait être achevé pour la rentrée, où les citations en caractères grecs multipliaient les risques de fautes, où la mise en place des dessins dans le texte exigeait d’incessantes retouches. Et pourtant, dès qu’elle entrerait dans le sanctuaire, les feuillets s’envoleraient, le fauteuil pivoterait, et vers elle se tendraient des bras aussi avides, monteraient des regards aussi fervents, des paroles aussi tendres qu’au premier jour.

Mais un éclat de rire proche coupa sa rêverie. Vivement, elle gravit les marches de la terrasse. A l’ombre du château, dans le jardin anglais, la nourrice s’égayait des propos du chauffeur. A la vue de Lucette, l’homme s’éloigna. Paule, sa petite Paule ... Elle était assise par terre dans une allée et jouait au sable. Lucette la prit dans ses bras, promena ses lèvres sur le petit front moite et duveté. Puis, l’écartant un peu, elle la contempla.

Comme elle était jolie! Déjà, dans ses traits indécis, des ressemblances s’affirmaient. Lucette reconnaissait le dessin arqué de ses propres lèvres, la coupe et la teinte des yeux de Paul. Elle s’exalta à penser que leur fille était née d’eux, de leurs caresses. Elle aurait voulu se baigner, se fondre dans la tiédeur du petit cou tendre, la bonne odeur du poupon de luxe, s’abîmer dans un de ces amours presque féroces qu’on prête à la lionne pour son petit. Et elle l’embrassait, l’embrassait ...

—Madame va lui faire mal.

La nourrice. Elle l’oubliait. Cette femme aussi appelait Paule «ma fille». Et elle avait raison. En fait, l’enfant vivait plus avec sa nounou qu’avec sa maman. Dans l’hôtel du Champ-de-Mars comme au château des Barres, elle avait une sorte d’existence personnelle, à part, son appartement, son petit home dans le grand. Elle n’envahissait pas le foyer comme elle l’eût fait dans un ménage à l’étroit. Nos enfants tiennent dans notre vie la même place que dans notre logis.

Et Lucette s’efforçait d’expliquer, par ces exigences de coutumes, pourquoi elle ne se sentait pas plus étroitement attachée encore à sa fille, pourquoi la maternité ne lui donnait pas ces émotions violentes, insondables, où s’abîmer et se dissoudre, ce sens de l’absolu, de l’infini, qu’elle attendait toujours de la vie sentimentale ...

Et, comme elle s’éloignait le long de l’avenue de tilleuls, une angoisse la suffoqua soudain. Elle eut ce terrible cri d’effroi que tant de prêtres ont entendu à travers la grille du confessionnal: «Est-ce que je ne serais pas capable d’aimer? Est-ce que je serais insensible? Est-ce que je n’aurais qu’un cœur desséché?...»