Et soudain se secouant toute:
—Et puis non, je mens, je mens encore, je mens à moi-même. J’y tiens parce que c’est «mon homme» comme disent les femmes du peuple et comme disent les filles. Comprenez-vous? J’y tiens comme la pierreuse tient à l’amant qui la mâte, qui la frappe et qui la contente. Ah! oui, je lui ressemble, à cette malheureuse ... Elle a reçu moins de coups de couteau dans la peau que je n’en ai reçu dans le cœur ... Ah! parfois, je me fais horreur et pitié. Car je reste clairvoyante. Et voilà le vrai drame de ma vie. C’est de me sentir esclave, uniquement attachée par ce lien de chair. Que de fois je me suis révoltée contre moi-même! J’avais, comme les autres, des aspirations délicates, des petits rêves fleuris, tout un parterre secret. Il a tout piétiné, tout foulé de son gros sans-gêne. Je me souviens. Je lui préparais des surprises, j’avais pour lui de fines attentions. Il ne goûtait rien. Il ne comprenait rien. Et je recommençais ... J’avais des idées, des opinions à moi, que rebroussaient les siennes. Il m’a repétri une âme à son image, de ses mains, de ses mains qui me brûlent ... Ses manières m’irritaient. Je les ai adoptées, je les ai prises ... Et quand je l’injurie tout bas, je sens que je l’admire encore ... Je sais qu’il serait plus digne et plus sage de rompre une bonne fois. Un divorce ne devrait pas m’effrayer. On me confierait mon petit garçon, tant l’inconduite du père est flagrante. Et je ne peux pas rompre ... Chaque fois que je me cabre, je retombe sous lui ... Enfin, c’est mon homme, je vous dis, c’est mon homme. Il est à la fois ma torture et mon bonheur. Je les accepte ensemble. Je les veux ensemble. Et je suis prête à les disputer à qui me les enlèverait, prête à tout ... Ah! je suis folle ...
Elle s’essuya vivement les yeux, se ressaisit. Puis, d’un geste triste, montrant contre la clématite de la muraille un papillon, ailes battantes, qui buvait une fleur:
—Tenez, voilà ce que je suis. Un pauvre papillon, mais un papillon épinglé au mur, fixé à jamais, d’une pointe que rien n’arrachera, et dont les ailes palpitent de la même façon dans la douleur que dans le plaisir ...
Mme Turquois était partie que Lucette rêvait encore devant le papillon assoupi. Comment ce farouche amour avait-il pu résister à tant d’épreuves? Pauvre femme ... Et le tribut payé à la compassion, par un retour naturel, Lucette se penchait sur elle-même. Elle aussi était un papillon. Un papillon heureux, un papillon attaché à sa fleur. Mais elle ne se sentait point au cœur ni aux entrailles cette pointe voluptueuse et cruelle qui fixe jusqu’à la mort ...
Chaque fois que Lucette, après un séjour aux Barres, débarquait à la gare de Lyon sur le grand jour de la place animée de cafés et d’autos, elle stoppait une seconde, un peu étourdie, au ras du perron. Elle avait l’impression de dominer un bain tout fumant de vie et, à chaque marche qu’elle descendait, d’entrer dans cette piscine aux ondes chaudes et courantes.
Elle s’y plongeait avec une sorte de plaisir physique. De sa voiture, elle s’amusait de la comédie de la rue, retrouvait des enseignes, admirait les arbres, d’une beauté plus touchante qu’à la campagne, dans leur cadre de pierre.
A chacune de ces petites expéditions d’un jour, elle passait chez ses parents, qui ne pouvaient, cette année-là, quitter Paris qu’en septembre. Paul restait aux Barres, prétextant son travail urgent. Au fond, guidé par son exquise discrétion, peut-être obéissait-il au désir de la laisser toute aux siens et devinait-il l’aise singulière qu’elle éprouvait à rentrer un moment dans son passé de jeune fille.
Immuable, en effet, le vieux logis de famille, dans la tranquille rue Guersant, aux Ternes. Dès que Lucette apercevait la frise sculptée au fronton de la maison, dès qu’elle respirait l’odeur de l’appartement, elle avait cinq ans, elle avait dix ans, elle n’avait plus d’âge.
Et dans le salon où maman brodait, épanouie au creux d’un fauteuil bas, elle retrouvait les mêmes tableaux, les mêmes gravures, la même tenture aux dessins noirs sur rouge, le jeu d’échecs sur une console à l’abri d’un globe de verre et les deux petits amours de bronze qui se lutinaient sur la pendule.