D’où vient la douceur de revoir ce qu’on a toujours vu, le tendre attrait de ces vieux amis, de ces petits témoins de l’enfance? Sans doute de ce qu’ils sont l’empreinte et le moulage de notre vie, des souvenirs en relief, de la mémoire sensible, du passé présent. Et aussi de ce qu’ils rassurent notre besoin de durer, puisqu’ils sont un peu de nous-mêmes et qu’ils n’ont pas changé ...

Jusqu’au petit craquement de l’aiguille dans la toile cirée de la broderie, qui rajeunissait Lucette. Excellente maman ... Elle non plus, ne vieillissait pas. A peine si quelques fils gris niellaient ses cheveux en diadème. Toujours son beau regard luisant, sa face bourbonnienne, gourmande et fine. Toujours aussi paisible qu’au temps où Lucette, dans la pièce voisine,—le bureau de papa,—criait: «Maman, gronde Zonzon, qui me taquine!» Et où Mme Savourette, sans bouger de son fauteuil, disait tranquillement: «Zonzon, je te gronde.»

Certes, elle les aimait bien, ses filles. Mais elle leur avait toujours préféré son mari. Et elle ne le chérissait pas, comme Mme Turquois, d’un amour heurté, mais d’une tendresse si unie, si brillante ... Zonzon disait vrai: rien ne l’avait altérée, rien ne l’avait ternie. Pas même ces continuels embarras d’argent dont Lucette, jeune fille, avait tant de fois subi le contre-coup. Ah! Tout ce que son chic apparent cachait alors de ruses et d’ingéniosité! L’art de rajeunir les chapeaux et les robes, pour paraître en changer plus souvent. Ces grands dîners où l’on allait en voiture et d’où l’on revenait à pied. Le petit supplice des gants blancs qui s’obstinent à fleurer la benzine ... Maintenant qu’elle était royalement affranchie de ces triviales inquiétudes, Lucette en saisissait mieux, en contraste, toute l’action corrosive, dissolvante. Comment avaient-ils pu tous deux se débattre au milieu de ces soucis irritants, sans jamais cesser de se sourire?

Un peu mélancolique, cette heure où, parvenu à la taille de ses parents, on les voit, non plus comme des demi-dieux parfaits qu’on regardait en levant la tête, mais comme des égaux, des êtres pareils aux autres, l’heure où l’on cherche à les déchiffrer en s’aidant de ses purs souvenirs d’enfant et de sa science acquise ...

Mais on parlait, dans la pièce voisine. Lucette demanda:

—Papa est là?

—Oui, avec le beau Chazelles.

Chazelles? Un court saisissement. Mais quoi? C’était tout naturel. Elle oubliait: M. Savourette était l’architecte du musée Suffren. Chazelles ... A peine l’avait-elle revu deux fois, depuis la visite au champ de manœuvre d’Issy. Mais, sans doute parce que cette journée rompait avec le traintrain de son existence—courses et visites, théâtre et dîners—elle en gardait un souvenir vivace, l’impression d’une trouée lumineuse comme celle qui s’était ouverte à ses yeux dès la sortie de Paris, sur la plaine rase. Elle revivait les longues attentes, elle revoyait Chazelles debout sur la petite dune de sable, son avidité voluptueuse à tirer sur sa cigarette, le menton haut. Et souvent, rien qu’à lire les comptes rendus d’aviation—elle les suivait, depuis ce jour-là, dans les feuilles—même rien qu’à voir un oiseau prendre son vol, là-bas, aux Barres, elle se rappelait ce qu’il avait dit sur le coup d’aile ...

—Je ne veux pas les déranger. J’attendrai.