Parfois, dans un cadre plus ample, sur une perspective plus profonde, s’ouvraient des scènes capitales, des reproductions de toiles célèbres: L’Entrevue du Camp du Drap d’Or, Le Sacre de Napoléon. Mais Lucette ne s’attardait pas, fuyait sur le parquet luisant.

Et tout à coup elle eut un cri de stupeur ravie. Suave, fraîche, printanière, irréelle, une apparition surgissait devant elle. Par la grâce des lignes, le choix heureux des lumières et des nuances, le fini du détail, elle touchait à l’œuvre d’art.

L’Embarquement pour Cythère, de Watteau, expliqua-t-il.

Immobile, émue:

—Que c’est charmant, dit Lucette.

—N’est-ce pas? reprit Chazelles. Et ce n’est peut-être pas une simple fantaisie, mais une prévision ... Oui, les grands admirateurs de Watteau lui prêtent des vues profondes. Il aurait pressenti les idées des philosophes du dix-huitième siècle, qu’il précédait de peu dans la vie. Et il n’aurait pas laissé une œuvre frivole, mais un acte de foi, une évocation d’une société future, affranchie de la souffrance, occupée seulement de son bonheur.

—Vous le croyez? demanda Lucette.

—J’y suis porté. Justement parce que ses personnages ne songent qu’à l’amour. Aujourd’hui, notre premier, notre plus pressant instinct est de nous subvenir. Le second, d’aimer. Mais si l’existence devenait facile et douce, l’instinct de lutte céderait le pas à celui de l’amour. Le souci d’aimer passerait au premier rang. Et cela est si vrai que, dès maintenant, les oisifs, les privilégiés, ceux qui n’ont plus à gagner leur vie, ne sont guère préoccupés que de l’amour. Dans les décors choisis que vous connaissez, ils réalisent les fêtes galantes. Ce sont des précurseurs, d’heureux précurseurs ...

Lucette rêvait, devant la vision délicieuse. L’amour, toujours l’amour ...

Et il lui fallut, pour la rendre toute à elle-même, le beau jour doré de cinq heures et la voix proche de papa qui, mètre en main, discutait avec l’entrepreneur. Délibérée, elle remercia Chazelles et se félicita même du hasard de la rencontre. Alors, en souriant: