—Ce n’est pas tout à fait le hasard, dit-il. Chez vos parents, j’ai su par votre père qu’il vous attendait. Et j’ai différé mon départ jusqu’à votre arrivée.
Elle ne répondit pas et baissa la tête. N’était-ce encore qu’une galanterie banale? La recherchait-il vraiment? Bah! ils n’étaient l’un pour l’autre que des indifférents. Elle aimait, elle était aimée, et le reste importait peu ...
Tout de même, cette petite phrase tombée dans sa vie venait d’y jeter ce ferment d’inquiétude et d’intérêt, de piquant et de trouble: l’alerte.
Les soirs qui suivirent, son retour aux Barres, Lucette, avant de s’endormir, revoyait des figures de cire dans l’obscurité. Elles se dégageaient peu à peu, sortaient des tentures, s’affirmaient, très claires, reconnaissables. Puis, au bout d’une semaine environ, ces visions disparurent.
Mais elle les ravivait, le jour, par le souvenir, en fermant les yeux. Dans ces moments-là, elle songeait: «Tout de même, j’ai un secret ...» La phrase ambiguë de Chazelles au moment du départ. Un secret si menu qu’elle n’avait pas scrupule à le garder. Avait-elle raconté à son mari l’aventure de Turquois? Non. C’eût été maladresse et fatuité. Que de fois une femme, pour peu qu’elle ne soit pas trop laide, sent passer sur elle une rapide convoitise! Peut-être même s’abusait-elle.
Mais la pensée d’avoir un petit secret l’amusait, l’animait comme un jeu. Elle se rappelait ces enfants qui vont enfouir un joujou dans un coin de jardin, pour la joie d’avoir une cachette, d’être seuls à la connaître, de déterrer de temps en temps leur humble trésor, de le découvrir ...
Cependant un jeu n’emplit pas la vie, pas plus que le petit grain sonore n’emplit le vide du grelot. Et Lucette retombait à sa langueur inquiète, son attente vague et sans objet. Peut-être tout simplement les lourdes chaleurs de l’été, la solitude des champs?
Elle se désespérait de ne prendre goût ni aux besognes, ni aux distractions qu’apportaient les jours: les soins de la maison, les promenades avec Mme Turquois. Il lui semblait que les aiguilles aux pendules, le soleil au ciel ralentissaient leur marche. Et, déçue de la longueur du temps, elle s’étonnait: «Qu’est-ce que cela peut me faire? Je n’attends rien.»
Elle inventait des étapes, pour couper les journées. Elle en arrivait à désirer avec impatience l’heure des repas. Et quand elle se mettait à table, elle mangeait à peine et sans plaisir, la gorge bloquée. Sa crainte d’alarmer son mari, lorsqu’elle sentait sur elle son regard attentif, parvenait seule à forcer un instant sa répugnance.
Un soir d’août, après dîner, ils goûtaient tous deux la fraîcheur sur la terrasse, après une journée de fournaise. Il faisait un clair de lune à pleurer. La façade aux volets clos était toute blanche, comme sous un crépi neuf. Le parterre scintillait, mouillé de clarté. Et les bois lointains semblaient de brume blonde.