Dans la vallée, passaient les grands rapides de nuit, échappés de Paris deux heures plus tôt. Leur crinière de fumée s’embrasait des reflets du foyer. Tous les wagons étaient encore illuminés. Et la longue fusée glissait dans la nuit transparente. Ils emportaient tous ceux qui partaient pour la Côte, pour l’Italie, pour l’Afrique, l’Extrême-Orient ... Que d’ambitions, d’impatiences, que de rêves, que de déchirements ...

Paul, assis près de Lucette, lui prit la main. Si doux que fût le geste, elle sursauta, réveillée. Il lui demanda, presque humblement:

—Où es-tu? A quoi penses-tu?

Et comme elle ne répondait pas tout de suite, il poursuivit sans attendre:

—Il me semble que tu changes, depuis quelque temps ... Que tu es triste, absorbée.

Effrayée, elle se défendit:

—Moi? Non, non. Qu’est-ce que tu vas imaginer?

—J’ai si peur que tu ne t’ennuies ... Te manque-t-il quelque chose? As-tu un désir, un caprice? La vie ici ne te plaît peut-être pas? Veux-tu voyager? Veux-tu recevoir des amis? Je suis si heureux de te faire plaisir. Parle. Dis un mot, fais un geste, un signe ...

Elle fut inondée de gratitude et de tendresse. Des désirs? Il les comblait d’avance. Une vie plus large? Elle régnait sur ce royal domaine. Et quant au voyage ... Non. D’une croisière entreprise avant sa grossesse—la Norwège, retour par l’Écosse—elle gardait un souvenir trépidant de cinématographe, l’impression d’être perdue dans toutes ces chambres neutres d’hôtel, d’étouffer parmi ces races de langage et de mœurs inconnus, d’être comme transplantée sur une autre planète.