Dans le prolongement de la rue Guersant, au delà des fortifications, entre le Neuilly habité toute l’année et la cité ouvrière de Levallois, s’ouvre un éventail de larges avenues bordées de villas closes l’hiver, et blotties au fond de jardins. C’est au long de leurs grilles désertes que Lucette, cédant aux instances de Chazelles, se laissa entraîner vers cinq heures d’un soir hâtif de décembre.

Le voisinage de la maison de ses parents, où elle s’était arrêtée un instant, avait guidé son choix. Même reconnue dans l’ombre, elle saurait expliquer sa présence dans ce quartier.

Chazelles la rejoignit après la sortie de Paris. Il la remercia dans sa manière chaude et sobre. Puis il marchèrent côte à côte, sans qu’il tentât de lui prendre le bras. Et leur causerie était dégagée comme leur attitude. Tout juste un peu plus d’aise, d’expansion et d’intimité que dans un salon.

Ils étaient presque seuls. A peine, de temps à autre, croisaient-ils un passant pressé. A un moment, cependant, ils tombèrent sur une maison de santé, dont toutes les fenêtres étaient éclairées et devant laquelle stationnait une file d’autos et de voitures. Puis ils retrouvèrent la solitude.

Ils s’intéressaient au site, à mesure que leurs yeux s’accoutumaient à l’ombre. Ils s’arrêtaient devant les grilles, cherchant à distinguer les façades à travers les jardins dénudés. Leurs volets clos leur prêtaient un air tragique et romanesque de maisons de crime ou d’amour. Chazelles les marquait d’un mot. Il voulut reconnaître une villa italienne, dont le faîte était fleuronné d’une terrasse. Un cottage anglais, dont les murs blancs étaient barrés de poutres apparentes, sous de hauts toits de chaume. Un Trianon deviné dans un parc du plus pur dix-huitième siècle. Et Lucette trouvait un attrait de mystère et d’inconnu à ce voyage de découverte, dans la nuit.

Ils le reprirent quelques jours plus tard, mais cette fois le poussèrent plus loin, jusqu’à la Seine. Là, brillait une énorme usine toute en vitrages, un palais de verre illuminé dans la nuit, bourdonnant d’un bruit de machines, puissant et grave comme un grondement d’orgue. Des échappements de vapeur haletaient au ras des toits.

Sur le quai, l’obscurité semblait plus profonde, en contraste avec ces verrières flamboyantes. Des ouvriers, qui sortaient des ateliers proches, passaient en groupes noirs et silencieux. En face, s’allongeait une île basse, où des lumières rares clignotaient aux fenêtres des guinguettes, entre les arbres nus. Au loin, sur le pont d’Asnières, les trains passaient en tonnerre et reflétaient dans l’eau sombre leur sillon en fusée.

Et soudain, Lucette se sentit prise aux épaules, embrassée. D’instinct, dans un sursaut de surprise, elle détourna la tête. Des lèvres chaudes sous la rudesse de la moustache butinaient sa joue, cherchaient sa bouche, la trouvèrent. Alors, dans la félicité sourde d’être vaincue, elle s’entr’ouvrit au baiser gourmand, profond, nouveau, qui la pénétrait. Elle sombrait, lourde à mourir, à croire que la terre cédait sous elle. Et rien ne lui survivait que l’espoir de descendre encore plus avant, de s’engouffrer, de s’anéantir dans du bonheur inéprouvé. Elle attendait, elle attendait ... Mais Chazelles s’écarta. Un groupe d’ouvriers approchait.

Et désormais, chaque fois que d’un mot, d’un signe, il lui demandait de la rejoindre là-bas, elle y courait, poussée par ce besoin enragé de s’enfoncer dans du mystère, dans de l’inconnu, dans de l’ombre, de toucher à elle ne savait quelle apothéose d’allégresse, comme elle avait découvert, au bout de sa course, le grand palais de féerie, éclatant dans la nuit, lumineux et sonore.

Mais le but reculait devant elle. Au fond des baisers, elle ne trouvait pas l’oubli délicieux. Et elle rentrait brûlante, inapaisée.