Elle rentrait ... Et son supplice commençait. Le tête-à-tête n’était plus qu’une torture. Encore grisée d’un reste de vertige, dans la clarté des lampes et parmi ses objets familiers, elle se demandait d’abord si c’était bien elle qui venait d’errer dans ce pays d’ombre et de donner ses lèvres à l’autre. Elle s’étonnait, avec une sorte d’orgueil malsain, qu’on pût ainsi cacher tout un pan de sa vie, dissimuler sa pensée sous son front. Puis Paul approchait. S’informait-il, toujours délicatement courtois et discret, de sa journée, de ses parents? Il lui fallait inventer, mentir. A peine pouvait-elle s’arracher les mots de la gorge. Ou bien, il la félicitait de sa belle mine, prenant pour les couleurs de la santé le feu qui lui brûlait encore les joues. Alors la honte, la pitié tendre l’envahissaient. Elle aurait voulu se jeter à genoux devant lui. Toutes ses attentions lui faisaient mal comme des reproches. Toutes ses caresses la déchiraient de remords.
Et quand Chazelles était entre eux, sa présence ne faisait que lui rendre plus sensibles et plus odieux le mensonge, l’indigne comédie, la duperie.
Malgré tout, avant tout, elle aimait son mari. Que cherchait-elle donc dans cette aventure? Pourquoi en courait-elle les risques? C’était absurde, insensé. Alors, elle décidait de briser net, de s’arrêter à temps sur la pente. Mais le lendemain, elle retournait, dans l’ombre, au palais de verre. Elle ne pouvait pas résister à la force qui l’attirait. Elle ne trouvait pas de point d’appui. Qui donc pourrait la retenir? A qui s’accrocher?
Ah! Pourquoi Zonzon n’était-elle pas là? Comme sa sœur lui manquait ... Si elle l’avait sentie toute proche, peut-être eût-elle trouvé, sous la menace du péril, le courage de s’ouvrir, de lui demander aide et secours. Hélas! Zonzon ne rentrait pas. Même, si son voyage eût duré les six mois convenus, son retour eut été imminent. Mais elle le retardait, de quinzaine en quinzaine. Ses lettres exubérantes s’en excusaient: «Tu comprends, ma chérie, l’occasion ne se retrouvera plus, plus jamais. En tout cas, j’aurai passé le bel âge ... Alors, je la fais durer, je l’allonge. Toi, tu ne peux pas savoir. C’est toujours vacances, pour vous deux ...» Si Zonzon avait su ... Parfois, Lucette était tentée de lui câbler: «Reviens». Mais elle n’osait pas.
Qui prendre pour confidente? Maman ... Quelle folie! Un aveu spontané, d’une fille à sa mère, n’était pas possible. Il aurait fallu que Mme Savourette s’alarmât, fût déjà sur la voie de la vérité. Mais elle était si loin de la soupçonner, du fond de sa quiétude ...
Une amie? Elle ne voyait assidûment que Mme Turquois. Et celle-là était trop absorbée par ses propres soucis. Chaque fois qu’elles se rencontraient, la malheureuse se répandait en larmes et en gémissements. Son mari, décidément aux mains de Mme Evenon; la délaissait plus que jamais. Même plus de ces retours où il savait se faire pardonner ses escapades. Ouvertement, il appartenait à l’autre. Et quand, pour la première fois de sa vie, elle avait risqué une plainte, il en avait pris prétexte pour claquer les portes, quitter le logis, s’installer à l’hôtel.
Rongée, ravagée, Mme Turquois décidait un jour de divorcer, d’en finir avec une situation humiliante et fausse. Le lendemain, elle y renonçait, se résignait à l’attente, à l’éternelle attente de l’amante soumise. Et elle en venait à se féliciter de s’occuper encore de lui, d’entretenir et de vérifier les vêtements qu’elle lui faisait parvenir, comme si ce lien trivial les eût encore unis. Ah! Certes la malheureuse n’était guère en état de prêter un appui, de donner un conseil.
Et les promenades du soir continuaient. Maintenant, ils exploraient, étendaient leur domaine. Ils s’enfonçaient dans des ruelles obscures et sinueuses, s’arrêtaient soudain devant des avenues éclairées, sillonnées de trams, ou devant ces rues vides, toutes blanches de globes électriques, qui découpent au cordeau la cité automobile de Levallois.