—Si vous saviez ce que j’endure. Parfois, il me semble qu’elle s’est éloignée de toutes façons, de cœur, de pensée comme de fait. Non, non, c’est impossible. Ce serait trop cruel. Et trop injuste. A tout instant, je m’interroge: «Qu’est-ce que j’ai fait?» ou: «Qu’est-ce que je n’ai pas fait?» Je creuse, je creuse, et il y a maintenant en moi comme un trou noir sans fond, à donner le vertige ... Ah! Je comprends que ceux qui vont mourir trouvent la vie si passionnément bonne. On ne sent combien on aime un être que quand on est menacé de le perdre. Tout me manque d’elle. Son visage, sa silhouette, ses gestes, sa voix, son parfum et mille petits détails qui faisaient mes délices, une inflexion, une expression, un pli de paupière, un coin de lèvre, la courbe de ses cheveux ... est-ce que je sais, moi ... Enfin, je ne suis plus qu’une loque, un vêtement vide et jeté sur un siège.

Il posa sa main brûlante sur l’épaule de Zonzon:

—Suzanne, il faut que vous me la rendiez, que vous me rendiez la vie. Je remets notre sort dans vos mains. J’aime, j’admire votre force, votre santé morale. Si parfois, secrètement, votre belle audace m’a effarouché, la faute en est à l’éducation que j’ai reçue. Mais j’ai une confiance absolue en vous, en votre jugement. De vous, je suis prêt à tout entendre, à tout croire.

Elle se leva, lui tendit la main:

—Je ferai ce que je pourrai. Je partirai cet après-midi.

Tout en l’accompagnant jusqu’à la rue, il s’excusait de lui imposer ce surcroît de fatigue, après une semaine de paquebot, une nuit de train. Elle plaisanta, pour lui donner confiance:

—Au contraire. C’est très commode. Je suis déjà en costume de voyage.