—Enfin, demanda Zonzon, elle est partie à la suite d’un incident quelconque? Vous lui avez offert de l’accompagner, naturellement?
—Oui. Dès qu’elle m’a fait connaître son intention—tenez, c’était un soir, après dîner, dans ce bureau—je lui ai tout de suite proposé de la suivre. Elle a aussitôt cherché à m’en détourner. Mon livre, disait-elle, allait paraître. Ma présence à Paris était nécessaire. Elle partait en garde-malade. C’était son rôle et non le mien ... J’ai insisté. Alors, elle m’a avoué que nous étions beaucoup sortis, que l’hiver l’avait fatiguée, qu’elle avait besoin de faire une retraite, une cure de repos. Bref, elle m’a supplié de la laisser partir seule ... De mon côté, je résistais. Cela a été notre premier froissement, notre premier assaut. Et puis, j’ai fini par céder ... Que voulez-vous? Je crois avoir quelque énergie, mais j’ai toujours plié devant elle, tant il m’était doux de lui faire plaisir. Cette fois encore, j’ai reculé, j’ai rompu. Mais non sans surprise, sans révolte, ni sans chagrin ...
Zonzon ne savait que penser.
—Elle n’avait pas un malaise quelconque? Elle n’était pas dans une mauvaise disposition? Avec les femmes, est-ce qu’on peut jamais savoir jusqu’où le corps réagit sur l’esprit?...
Il répondit, en homme qui a ressassé ses inquiétudes:
—A peu près depuis votre départ, son humeur a changé. Elle est devenue inégale, instable. Voyez-vous, il me semble que rien ne m’échappe, sinon de sa pensée, au moins de son apparence, tellement je vis pour elle, les yeux sur elle. Eh bien, cet été elle m’a paru lasse et triste, par périodes. Elle perdait cet entrain contenu, vous savez, où se mêlent si joliment sa réserve et son ardeur. Je l’ai interrogée, je lui ai offert de choisir des distractions. Elle m’a juré qu’elle n’avait rien, qu’elle n’avait besoin de rien. J’ai attribué son malaise à la saison. Nous sommes rentrés à Paris. Notre hiver a été en effet assez animé, assez épars. L’agitation, le mouvement semblaient plaire à Lucette et je me gardais bien de l’enrayer. Elle était gaie, d’une gaîté un peu nerveuse, à éclats. Puis, peu à peu, elle s’est assombrie de nouveau, plus mystérieuse que jamais. Tour à tour elle avait des élans, des retraites, de ces imperceptibles, de ces abominables retraites où il semble que la peau se contracte sous la main qui l’effleure ... Jusqu’au jour où elle a saisi cette occasion de s’enfuir, oui, de s’enfuir ...
Il se leva, fit quelques pas, les regards au tapis. Puis s’arrêtant devant Zonzon:
—Je vous en prie, Suzanne, rendez-moi un grand service. Voyez-la. Confessez-la. Vous vous aimez, toutes les deux. Vous la connaissez. Vous avez une forte influence sur elle. Moi, je n’ose plus l’interroger. J’ai peur de la froisser, de la refermer. Ah! Tenez, pendant ces cinq jours, la tentation m’a souvent pris de sauter seul dans mon auto, de bondir d’un trait jusqu’aux Barres, de lui crier: «Qu’est-ce que tu as?» Et puis je renonçais. D’abord, j’ai promis de la laisser seule. Ensuite, à quoi bon? Avant même qu’elle ne fronce le sourcil, qu’elle ne laisse échapper un signe d’ennui, je tremble que mon insistance ne l’excède. Et si au contraire elle me répond d’un mot de tendresse, alors je sens mon cœur se fondre et je n’ai plus envie que de la remercier, de lui rendre grâces, tout bas. Je ne peux pas parler devant elle. Je ne peux pas. Ah! On ne parle jamais assez ...
De nouveau il avait repris sa marche à travers le cabinet de travail. Et la noblesse de cette pièce, sa solennité de chapelle, son recueillement de sanctuaire, accusaient encore l’agitation, la misère de ce malheureux.