—Ah! Ça va mieux.
La première alerte et la première surprise passées, Lucette cherchait à se rassurer. Comment la présence d’un même être peut-elle inspirer à la fois tant de joie et de crainte? Ah! Certes, malgré l’appréhension de la rencontre, malgré le tumulte que soulevait en elle la seule vue de sa sœur, Lucette était bien heureuse de retrouver sa grande, sa vaillante ... Et, en même temps, elle redoutait la clairvoyance de Zonzon.
La solitude et la méditation ne l’avaient pas apaisée. En elle, c’était le même trouble qu’au premier jour, la même terreur de l’avenir, le même besoin de fuir la faute et le remords, de se fuir. Ah! pouvoir cacher, enfouir sa honte jusqu’à l’oublier. Et elle se terrait au gîte comme une bête malade qui tremble d’être découverte.
Et voilà que Zonzon la relançait. Elle en venait à maudire cet ascendant, ce pouvoir presque magnétique que l’aînée exerçait sur elle. Lucette sentait en éveil cette tendresse de mère, ce flair subtil d’amoureuse, ce regard de médecin. Des terreurs absurdes la traversaient. Zonzon allait peut-être la trouver changée, lire la vérité dans ses yeux, sur ses lèvres, à quelque empreinte nouvelle laissée sur son visage?
Mais non, pourtant. Zonzon bavardait gaiement. Quand deux êtres chers reprennent contact après une longue absence, ils ne rentrent que lentement en possession l’un de l’autre. Une étrange pudeur les retient de se livrer trop vite, de se parler tout de suite cœur à cœur. Ils n’échangent d’abord que des propos neutres, en surface. Zonzon racontait des incidents du retour. On menait joyeuse vie sur le paquebot. La veille de l’arrivée, un peu trop émus de champagne et de cocktails des passagers n’avaient-ils pas erré en circuit le long des couloirs, à la recherche de leurs cabines, jurant qu’on avait changé les numéros des portes, ou retourné bout pour bout le navire?
Une sonnerie de téléphone retentit, drue et longue. Lucette sursauta. Qui la demandait? Son mari, sans doute. Il l’appelait tous les jours. Un raffinement de supplice pour elle, ces courtes causeries. Elle craignait toujours de s’y trahir. Au moins, quand on répond par lettre, on réfléchit. Même, dans une conversation face à face, on prend des temps; la physionomie de l’interlocuteur avertit de ses intentions. Tandis que là, ce sont les voix toutes nues qui se croisent et se pressent, comme les épées dans un assaut. Justement, Paul n’avait pas téléphoné de la journée. Elle avait décroché l’écouteur de l’appareil posé sur la table:
—Allo ... Qui est là?
Les paroles claquèrent, toutes proches: