Elle se leva, s’accouda à la cheminée. Le crépuscule tombait. Les reflets du grand feu de bois dansaient sur le tapis.

—Voyons, voyons, dit Zonzon. Tu n’as le choix qu’entre deux partis. Rentrer ou ne pas rentrer chez toi. Et encore. Si tu ne rentres pas, si, par exemple, tu retournes rue Guersant chez nos parents, ou chez moi—car je ne supposes pas que tu veuilles rejoindre ce Chazelles—ton mari te relancera. Il respecte tes caprices. Soit. Mais il y a des bornes. Il exigera des explications. C’est son droit. Qu’est-ce que tu lui répondras?

—Eh bien, j’avouerai! s’écria Lucette. J’y serai forcée. Tant mieux! Il y a longtemps que j’y pense. Même si je rentrais à la maison, je ne pourrais pas vivre devant Paul avec ce perpétuel mensonge entre nous. Je le sais. J’ai essayé ... Ah! oui, c’est stupide, ces scrupules tardifs. Il aurait fallu les avoir avant, n’est-ce pas? Mais on n’est pas la même femme, avant et après. On ne sent l’étendue et le poids d’une faute que quand on l’a commise ...

Et s’exaltant:

—A quelque endroit que je me retrouve devant Paul, je ne veux plus; je ne peux plus me taire. Il sera mon juge. Il décidera. Il me chassera ou il me gardera. Mais au moins, j’aurai expié. Je n’aurai plus rien de caché pour lui. Oui, oui, je parlerai ...

Mais Zonzon l’interrompit, toute jetée en avant d’un geste de prière et de commandement:

—Ne fais pas ça, Lucette, ne fais pas ça!... Mon pauvre petit ... Mais songe donc. Il ne te comprendrait pas. Voilà le vrai point de vue. Les mobiles qui t’ont poussée, les suggestions auxquelles tu as obéi, il ne se les expliquerait pas. Il te jugerait d’après d’autres lois que celles qui t’ont menée. Les femmes ont des raisons que les hommes n’ont pas ... Et, fatalement, son arrêt serait injuste. Injuste en ses termes, injuste en ses conséquences ...

—Cependant, s’il pardonnait? dit Lucette.

—Mais le pardon lui-même porte à faux parce que l’homme ne sait pas ce qu’il pardonne à la femme! Et l’on ne pardonne bien que ce qu’on comprend bien. Encore une fois, les deux sexes ne parlent pas le même langage. Et cette mésentente, qui fausse le pardon, fausse aussi ses suites. Elle impose désormais à l’un et à l’autre des sentiments injustes, des tortures qu’ils n’ont pas méritées. Pour lui, l’orgueil blessé, l’amour flétri, la désillusion, l’amertume, le doute invincible. Pour elle, l’humiliation, le joug de l’indulgence. Pour tous deux, la piqûre continuelle des allusions que le hasard apporte, une vie en sursis, empoisonnée, gâchée ...

—Ah! Zonzon, gémit Lucette.