—Ah ça, qu’est-ce qui se passe ici? J’arrive d’Algérie—oui, le chemin de fer de l’Oued-Mia, une grosse affaire—et, hier soir, à Marseille, je trouve une lettre de mon garçon. Sa femme est seule, aux Barres, pour soigner la scarlatine du petit Turquois? Elle laisse sa gamine à Mme Savourette pour dorloter le gosse des autres? Qu’est-ce que c’est que cette affaire-là? Du caprice, de la brouille? Elle est enceinte? Quoi? Vous devez savoir ça, vous?

Zonzon s’effrayait. Ce rude bonhomme, qui tombait là en obus, était capable de tout démolir. Elle essaya d’affirmer:

—Mais votre fils vous a dit la vérité. Lucette ...

Il coupa:

—Allons, allons, Mam’zelle Zonzon, faut pas m’en conter. J’aime pas qu’on me roule, moi. Une petite madame comme Lucette ne s’installe pas seule, en mars, à la campagne, pour aider un mioche à changer de peau.... Y a quelque chose, je veux le savoir. Je le saurai. J’ai débrouillé des affaires plus compliquées que ça.

Évidemment, il saurait. Ce ne serait pas difficile. S’il abordait Lucette de ce ton brutal, du haut de sa puissance et de son argent, elle se révolterait aussitôt. Encore hésitante sur son attitude, elle verrait dans cet interrogatoire une indication du sort. Elle avouerait, elle lui jetterait la vérité à la face. Et elle se perdrait, à jamais ... Comment le maîtriser? Il continuait:

—Je ne veux pas qu’on fasse de la peine à mon garçon, moi. Il a voulu épouser cette petite Lucette. Affaire conclue. Le ménage marche. Bonne affaire. Mais si ça bat la ferraille, halte-là! Je m’en mêle. Je veux qu’il soit heureux. Il s’est marié pour ça ...

Zonzon s’exaspérait. Il voulait du bonheur pour son argent, cet homme. Que faire? Elle eut l’intuition d’opposer la violence à la violence:

—Eh! mon cher monsieur, s’écria-t-elle, tout ne s’achète pas avec de l’argent. Surtout le bonheur. Ça serait vraiment trop commode et trop injuste. Faut quelquefois y mettre du sien et payer de sa personne!...