Moyen scabreux, certes. Mais moyen unique de remettre et surtout de maintenir Lucette dans la bonne ligne. Sans la vigoureuse impulsion du coup de bonheur, elle s’exposait à de nouveaux écarts. Si, de retour au foyer, son secret appétit n’était pas satisfait, si elle avait encore faim, elle serait reprise des mêmes défaillances. Et il se trouverait toujours un galant pour la soutenir à ce moment-là. Pas besoin de chercher loin. Est-ce qu’au premier signe de vertige, Turquois, par exemple, ne serait pas là pour la recevoir dans ses bras?
Il suffisait de le regarder d’un peu près, en ce moment même, dilaté dans la chaleur du calorifère et la gaîté du feu, dans la lumière rousse des bulles électriques, l’air parfumé de thé et de citron, et surtout dans l’intimité de trois femmes ... Oh! un Turquois assagi par l’alerte, par ses angoisses au chevet du petit malade,—plus séduisant, peut-être, dans sa nouvelle manière attendrie et fondue,—mais dont se réveillaient, en détente, le flair et les convoitises d’amant.
Celui-là guettait Lucette. Il l’avait déjà pressentie. Un jour, en riant, elle l’avait avoué à sa grande. Il attendait son heure. Eh bien, cette heure sonnerait. Oh! pas maintenant. Mais elle sonnerait, si Lucette, inapaisée, poussée par l’obscur et puissant instinct, continuait de chercher, faute d’avoir trouvé.
Lorsque la femme ne se borne pas à un homme, c’est qu’elle n’a pas reçu de lui ce qu’elle en attendait inconsciemment. Peut-être un autre la comblera-t-il? Ce n’est pas celui-là? Un autre encore ... Et elle se lance alors dans cette poursuite exaspérée du bonheur qu’elle ignore et qu’elle veut, dans ces aventures où l’amour n’a plus de part, cette dégringolade de chute en chute, de mains en mains, où elle se détraque et s’amoindrit. Non, non, à tout prix, il fallait éviter un pareil sort à cette petite Lucette, si délicate, si sensible, si bien faite pour le bonheur unique. Il fallait que Paul connût le péril et sût y parer.
Mais de ces clartés, de ces projets, Lucette devait tout ignorer. Car elle se refuserait sans doute à penser qu’elle n’avait attendu, recherché qu’un bonheur matériel. Comme tant d’autres, elle croyait rouvrir un idéal trop pur, trop romanesque, pour admettre qu’il prît racine dans sa chair. Comme tant d’autres, elle avait de l’amour une notion trop mystique pour concevoir qu’une jouissance physique en fût le sommet, la clef de voûte. Elle se cabrerait à l’idée que son sort dépendait de la satisfaction d’un besoin si grossier. Et aussi, avertie de l’existence d’une volupté précise, elle l’épierait et la goûterait moins, de l’avoir attendue. Il lui répugnerait de n’y voir que l’effet d’un peu d’attention, d’habileté, d’un tour de main. L’envers du décor lui dépoétiserait la pièce. Non. Il fallait que l’extase la surprît en coup de foudre, l’éblouît, lui apparût comme le signe divin de son salut ... la révélation.
Si Zonzon, malgré sa promptitude de jugement et sa foi dans le succès, avait hésité devant l’audace de son projet, certaine rencontre matinale eût achevé de la décider à l’action.
Sur les instances de sa sœur, elle avait ajourné son départ au lendemain, afin de prendre un peu de repos et de ne pas voyager deux nuits de suite. Pendant la soirée, répétant ses arguments, renouvelant ses assauts, elle avait enfin ébranlé Lucette. Elle la laissait à peu près disposée à reprendre la vie commune et à garder le silence, au moins à titre d’essai. Zonzon n’en demandait pas davantage.
Levée tôt, elle parcourait le jardin encore dénudé. Et comme le hasard l’acheminait vers la grille, elle se heurta à M. Duclos ...
Elle n’ignorait pas que, sans cesse en route, il passait souvent aux Barres, entre deux trains ou deux courses d’auto, afin d’y jeter le coup d’œil du maître. Cependant, cette apparition imprévue l’inquiéta. Était-ce une simple coïncidence qui le faisait tomber là pendant le séjour de Lucette? Il l’eut vite édifiée. Dès les bonjours échangés, il se campa, les pouces aux hanches, le ventre en bataille, les sourcils croisés: