—C’est vrai, expliqua-t-elle. Turquois devait arriver cette après-midi. C’est pourquoi j’ai pu quitter sa femme plus tôt, aujourd’hui. Sans doute, ils s’arrêtent en passant.

Et dans le brouhaha des propos d’accueil, Zonzon se félicita de l’arrivée du couple. Car, peut-être, dans son ardeur à vaincre, se fût-elle laissé entraîner, sinon à engager, du moins à démasquer ses réserves, sa plus forte raison d’espérer. Et cette raison-là, Lucette ne devait pas la connaître.

Non, à aucun prix, elle ne devait connaître cette vérité secrète que son récit même avait fait jaillir aux yeux de Zonzon, le malentendu formidable soudain apparu, en pleine lumière, éblouissant.

Ah! le jour où Lucette lui avait affirmé, avec de petits airs entendus, qu’elle était heureuse, «tout à fait heureuse» aux bras de son mari, Zonzon aurait dû se roidir contre cette maudite peur des mots qui la paralysait devant sa sœur, et insister, préciser et vider la question jusqu’au tréfonds ... Parbleu! Lucette était de bonne foi. Est-ce qu’une honnête femme doit être instruite en ces matières-là, et savoir jusqu’où doit aller son plaisir? Fi donc! De bonne foi, elle s’était trompée. Non, elle n’était pas tout à fait heureuse. Elle n’avait pas atteint le sommet aigu de la joie. Toute sa confession le criait.

Presque classique, l’aventure. On croit céder à l’attrait de l’inconnu, du fruit défendu, du plus grand amour ... On cherche simplement le frisson qu’on n’a pas. Du premier pas jusqu’à la chute, Lucette, inquiète, inconsciente, n’avait fait qu’obéir à l’appel de ses sens. Comme tant d’autres, dans cette marche à l’amant, elle n’était guidée que par l’espoir confus du coup de bonheur qui lui manquait.

Heureusement, elle était tombée sur Chazelles, un avide égoïste, préoccupé de lui, de lui seul. Là encore, pas d’erreur possible. L’ex-Madame Chazelles avait la confidence trop facile pour qu’on en ignorât. Et le naïf dégoût qu’elle avouait à qui voulait l’entendre, aussi bien à Zonzon qu’à Mme Savourette, suffisait à éclairer un esprit averti. Chazelles était de ceux qui se penchent uniquement sur leur plaisir, sans souci d’éveiller celui de leur compagne. Il l’avait dégustée comme un mets friand, une œuvre d’art. Est-ce qu’on pense au plaisir du plat qu’on mange, du tableau qu’on regarde?

Heureusement. Car si Chazelles avait révélé Lucette à elle-même, il en eût fait sa chose. S’il avait fait jaillir en elle la source de délices, il lui serait devenu précieux comme la vie même. Il l’aurait rivée à lui. Tandis que, sans le savoir, elle s’était détachée parce qu’elle était déçue.

Donc, le mal était réparable. Ni le mari ni l’amant n’avaient ouvert à Lucette la terre promise. Mais elle y pouvait encore pénétrer. Aux bras de Paul lui-même, parbleu! de Paul mieux avisé.

Car il avait péché, lui, non par égoïsme, mais par ignorance. Un amoureux? Soit. Mais un amoureux qui ne sait pas l’amour. Il avait fallu, pour s’y tromper, les petits airs satisfaits de Lucette, ce néfaste malentendu ... Instruit de sa maladresse et des moyens de la réparer, il prendrait sur Lucette cet empire que toute son adoration trop chaste n’avait pas su lui gagner. Et quant à elle, satisfaite à son insu, pleinement contentée, elle n’irait plus chercher ailleurs ce qu’elle trouverait chez elle ... Ah! dame, la tâche était délicate, d’éclairer les trente ans de ce garçon. Mais l’enjeu valait qu’on risquât la partie.