—Je ne pourrai jamais ...
—Tu le pourras, dit fermement Zonzon. Mais réfléchis donc. Si tu parles, que te reste-t-il, quelle planche de salut, en dehors de la solution médiocre du replâtrage, du pardon? Le scandale, le divorce. Je n’y crois guère. Car ton mari t’aime trop pour le demander, l’accepter même. Mais admettons. Alors tu retombes sur le gros écueil qu’on n’a pas encore pu faire sauter. Le cas de l’enfant, le mioche écartelé ... Allons donc! Et pense encore aux autres, à nos parents, qui te croient heureuse, dans leur quiétude, à ce brave homme de Duclos, pour qui le bonheur de son fils est la raison de vivre ...
—Je ne pourrai pas, répéta Lucette. Tu oublies justement que Paul est riche ... Si je me taisais, j’aurais l’air de vouloir garder tous les avantages de la fortune, au prix d’un mensonge.
—Aux yeux de qui? Ni aux tiens ni aux miens, je pense. Et nous serons seules à le savoir. Alors?... Je te dis que tu pourras te taire sans t’avilir. Et pour une raison simple et qui dispense de toutes les autres, c’est que tu aimes ton mari ...
—Ah! s’écria Lucette, d’une voix désespérée, est-ce qu’on peut prétendre aimer celui qu’on a trahi, dupé, volé?
—Oui, Lucette, oui, on peut le prétendre. Parce que nous ne sommes pas des êtres simples, tout d’un bloc, tout d’une pièce. Voilà la grande erreur. Nous sommes bien plus complexes, bien plus divers que nous ne le croyons, qu’on veut nous le faire croire. Chacun de nous est comme un livre dont les feuillets ne se répètent pas. Nous-mêmes, nous n’en savons pas déchiffrer toutes les pages. Et nous savons encore moins d’où vient le vent qui les fait tourner ... Tu l’aimes, Lucette. La preuve en est dans ton besoin de le prendre pour juge, de ne lui rien cacher, de recevoir de lui l’absolution ou le châtiment. Si tu ne l’aimais pas, tu n’aurais pas songé même à le fuir!... Il habite en toi. C’est son image seule qui te hante et t’agite. Il reste le maître de ta pensée. Le maître auquel tu as désobéi, soit. Mais sans doute parce qu’il n’a pas su se faire obéir. Ah! Lucette, les petites ficelles qui font danser la marionnette ne sont pas toujours faciles à démêler. Que de choses ne m’apparaissent qu’aujourd’hui!... Trop tard pour t’éviter l’embardée, ma pauvre chérie. Mais à temps, j’espère, pour te ramener dans la bonne ligne et t’y laisser en sécurité ...
—Quelles choses? Que veux-tu dire, interrogea Lucette.
—Rien, rien ... Mais aie confiance en moi, Laisse-toi guider, tu verras.
La femme de chambre frappa, puis annonça M. et Mme Turquois. Lucette donna de la lumière.