Griset ne voulut pas s'avouer vaincu. Il se rappela qu'un de ses camarades de collège, nommé Collinot, tenait une agence et un garage. Celui-là lui louerait une voiture à des prix d'ami. Il l'alla trouver, le tutoya, lui témoigna tout de suite de la confiance et de la cordialité. Mais Collinot était commerçant avant tout: «Ah! mon vieux, que veux-tu, mon affaire est en société. Je ne peux pas faire de rabais. Je n'en ai pas le droit. Et puis j'ai des frais généraux, des employés. Tout ce que je peux faire pour toi, c'est de te donner un mécanicien de confiance et une bonne voiture. Tu comprends, moi, je ne fais pas la location, en somme.» Bref, il eut l'air d'accorder une faveur à des prix dont Griset resta embouti.

Allons! il faudrait y renoncer. Mais c'est égal, ils étaient jolis, les amis propriétaires d'autos. Une satanée race. Dire qu'il n'en trouverait pas un, pas un seul, qui mettrait gentiment une voiture à sa disposition, une demi-journée! Et pourtant, il devait en trouver un.

Ce fut au café, à l'heure de l'apéritif. Il y avait là un quidam qui prêtait parfois la main à la manille, et qui, toujours vêtu de cuir, lunettes au front, parlait de la route comme d'une vieille amie qu'il ne quittait jamais. Griset s'épancha en aigres doléances. Ah! ils étaient propres, messieurs les chauffeurs. Des égoïstes, plus jaloux de leur auto que de leur femme! Et il conta ses déboires.

Le quidam s'indigna. Quoi? On lui avait refusé une demi-journée d'auto? Mais c'était infâme! Quant à lui, il était toujours prêt à rendre service sur l'heure. Griset s'élança, lui prit les mains. Il avait trouvé le merle blanc. Enfin! Mais il était dit que la malchance ne le lâcherait pas. Le généreux quidam n'avait qu'une motocyclette!

Et le petit fox a pris le train.

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LE GABELOU

Le gabelou Ganachot, un doigt dans le nez, sondait l'horizon. On sonde ce qu'on peut. Il s'embêtait ferme, à cette porte. Pas dix voitures ni cent piétons par jour. Pourquoi ne l'avait-on pas laissé à la gare de Lyon? Là, au moins, on avait du plaisir. Aux messageries, on éventrait tout, on tripotait tout, le beurre, les poulets, les fruits, on renfournait tout ça à la va-comme-je-te-pousse, avec des doigts bien gluants. A la sortie des voyageurs, on palpait les paquets, on tripatouillait les petits sacs, on fouinait dans le linge sale des valises et des malles, on terrorisait, on traquait, on pinçait, on était des rois. Tandis qu'à cette sacrée porte, personne à se mettre sous la dent.

Ganachot eut un morne regard pour le poste installé dans l'épaisseur même du rempart, pour le mur de meulières où pendaient les sondes, les jauges, les vrilles, les pipettes, tout un arsenal qui rappelait le bon vieux temps de l'Inquisition, de la torture et de la question extraordinaire. Armes inutiles, hélas! et que la rouille envahissait.

Vrai, il crevait d'ennui. La fouille était devenue sa raison d'être. Dans toute autre carrière, il fût peut-être resté tout bêtement un brave homme à l'air bonasse. Mais ce pouvoir sans borne, ce droit absolu de suspicion, ce métier de flic et de voyeur, cette habitude de fourrer le doigt partout, cette mentalité de saint Thomas de barrière, lui avaient modelé une personnalité nouvelle. La moustache et le sourcil se hérissaient, l'œil soupçonnait, la bouche méprisait, toute la figure était d'une sombre brute. Et il ne connaissait plus qu'une joie sur terre: cambronner le monde.