Les mentons approuvèrent. Des «bravo», des «très bien» grondèrent au fond des gorges.
«—Eh bien, Messieurs, cette prospérité est en péril. Cette suprématie nous échappe. Sur le terrain des affaires comme sur les circuits de course, on va nous battre, que dis-je, on nous a déjà battus. Ah! C'est que René Sancerre ne nous anime plus de son génie. Son élan généreux ne nous soulève plus. Et nous n'avons même pas l'espoir qu'il se recueille. Non. J'ai vu son atelier d'essai, sa table de travail: ils dorment sous la poussière.
«Et pourquoi cet abandon? La plupart d'entre vous connaissent ce roman qui emprunte à la situation même de son héroïne un caractère quasi-officiel. En parlant, je ne serai donc pas indiscret. D'ailleurs, il y a un moment où la médisance devient de l'histoire. Messieurs, à un âge où les jeunes gens n'aspirent qu'au plaisir, René Sancerre travaillait à notre gloire. Aujourd'hui, le cœur prend sa revanche sur le cerveau. Notre ami s'est follement épris d'une femme qui le repousse. Ayons le courage d'être sensibles: il se meurt d'amour.
«Pour bien vous pénétrer, Messieurs, de la gravité de son cas, vous devrez vous rappeler le caractère absolu et tenace de René Sancerre. Ces qualités, qui furent les conditions de son génie, se conjurent pour le perdre. Elles furent sa force; elles sont sa faiblesse. Il est l'homme d'un désir. Un autre eût cherché le salut dans la diversion. Lui s'obstine et s'épuise.
«Rien ne lasse sa patience. Nul d'entre vous n'en ignore ce trait notoire et pour ainsi dire symbolique. Tous les soirs, une file de voitures Sancerre s'aligne devant la Comédie-Française. Il y a là des limousines qui sont des boudoirs, des landaus qui sont des sachets et des coupés qui sont des bijoux. Ces autos pleines de fleurs attendent le bon plaisir de Mlle Neigeblonde... Et tous les soirs elles repartent à vide, cahotant sur le pavé leurs gerbes inutiles comme un cortège de deuil.
«Messieurs, pourquoi Mlle Neigeblonde se montre-t-elle cruelle à notre éminent ami? L'homme lui déplairait-il? Il a tout d'un héros. Il est jeune et glorieux, énergique et tendre, brillant et profond. En lui, rien n'éloigne, tout attire. Ses usines font de l'or avec de l'acier. Quelle femme ne serait pas flattée de sa recherche et prompte à la couronner?
«Mlle Neigeblonde n'aurait-elle de bontés pour personne? Messieurs, nous nous refuserions à répondre, si deux des élus ne s'en étaient chargés pour nous. Ils affichent leur bonheur avec tant de complaisance qu'ils sont seuls à ignorer leur rivalité. Qu'un appui politique ne soit pas méprisable dans une maison d'État, qu'un appui financier vienne à point pour arrondir des douzièmes encore un peu maigres, ce sont choses possibles et dont nous n'avons point à nous mêler. Mais elles nous autorisent à regretter que Mlle Neigeblonde, sacrifiant à l'utile, se refuse à l'agréable. On pourrait craindre encore, il est vrai, qu'en dehors de ses faiblesses professionnelles, Mlle Neigeblonde ne nourrît quelque grande passion qui la rendit insensible au reste de l'univers. Messieurs, je suis très tranquille: comme dit l'autre, cela se saurait.
«Dès lors, la question se dégage et s'impose. Devons-nous assister, impuissants, à notre désastre? Ou bien devons-nous agir,—et puisque nous sommes certains que rien ne saurait détourner René Sancerre du but qu'il s'est donné,—devons-nous agir sur Mlle Neigeblonde?
«Ah! Messieurs, je ne me dissimule pas que la conjoncture est infiniment délicate. Mais c'est pourquoi j'ai voulu l'exposer à vos lumières.
«Certes, à première vue, le conflit semble irréductible entre le droit absolu de Mlle Neigeblonde de disposer d'elle-même et les énormes intérêts attachés au salut de notre éminent ami. Bien qu'à vrai dire on soit frappé tout de suite et malgré soi par la disproportion entre ce caprice de jolie femme et ses formidables conséquences.