«Mais, Messieurs, ces conséquences, Mlle Neigeblonde les a-t-elle pesées? Peut-être ne voit-elle, dans le désespoir où elle a réduit un tel soupirant, qu'une marque de son pouvoir, une flatteuse parure. Sait-elle tous les efforts qu'elle paralyse, tous les espoirs qu'elle anéantit, toutes les ruines qu'elle prépare, rien qu'en agitant sa tête charmante en signe de refus? Conçoit-elle qu'elle peut sauver non seulement un homme, mais une nation, avec un sourire? Se rend-elle compte qu'en se montrant inhumaine, au sens tendre du mot, elle commet un véritable crime de lèse-humanité?
«Non, Messieurs, je ne veux pas croire qu'elle ait mesuré ces répercussions profondes. Et c'est pourquoi j'estime qu'il serait juste et bon de les lui représenter... Ce n'est pas que j'attende un soudain sacrifice à la chose publique, un dévouement à la Décius, des sentiments romains, d'une jeune comédienne qui ne joue même pas la tragédie. Non. Mais j'en appelle tout de même de Mlle Neigeblonde aveugle à Mlle Neigeblonde éclairée. Qui sait? Peut-être sera-t-elle sensible à des influences que nous ignorons a priori, à des promesses qui flatteront ses vœux secrets, ses ambitions cachées et que votre ingéniosité saura découvrir. Bref, Messieurs, c'est sur l'opportunité et le sens d'une telle démarche que j'ai voulu vous consulter et que j'appelle vos décisions.»
Là-dessus, les dix commissaires parlèrent à la fois. Tout de suite, le débat s'échauffa tellement qu'il en devint fumeux. Le président, homme aimable, qui craignait toujours, en donnant la parole à un orateur, d'en désobliger neuf autres, balançait mollement sa petite sonnette. Des bouches s'ouvraient toutes rondes, dont on n'entendait pas la voix. Des épaves de phrases émergeaient de ce bouillonnement: «S'agit pas d'amour, mais d'une complaisance... Par le canal de Claretie... Couvririons de ridicule... tout droit au ministre... les Beaux-Arts... concurrence... l'Italie... les Anglais... sous-commission... enquête...»
Peu à peu, les affinités se groupèrent. Une assemblée se casse toujours en deux morceaux. Toute idée fait naître une opposition. Ceux qui, sans en convenir avec eux-mêmes, inclinaient vers le statu quo, se rangèrent sous la bannière du duc d'Alino, homme violent, dont la conviction rageuse avait admirablement servi la cause automobile, et qui s'acharnait sur l'obstacle comme un chien sur la culotte d'un pauvre homme. Il jugea crûment l'action directe:
—C'est un viol sec.
Les partisans de l'intervention se rallièrent au commandeur de Roncevaux, dont la vieillesse flamboyait et dont la crainte généreuse, à l'instant du péril, étouffa les scrupules:
—France d'abord! affirma-t-il.
Le baron Suchard était rompu au vacarme. Il excellait à discerner, sous ces ondes tumultueuses, les courants en marche, à suivre leur direction et à les canaliser le moment venu. Il laissa donc s'épuiser l'effervescence, obtint des deux champions des opinions assagies et les amena sans contrainte à le choisir comme arbitre. Ce fut donc parmi l'assentiment général qu'il résuma le débat:
«—Messieurs, nul d'entre vous n'est opposé au principe d'une démarche. Sur ses modalités seules, subsistent des désaccords tout en nuances. Et puisque les soucis chevaleresques de M. d'Alino et la bouillante ardeur de notre vénéré commandeur veulent bien me faire encore une fois confiance et m'offrent de les départager, je crois déférer au commun désir en vous proposant d'unir nos trois bonnes volontés pour faire connaître à Mlle Neigeblonde le vœu de l'assemblée. De la sorte vous serez assurés que votre petite délégation—qui devra étudier sur place les voies et moyens—ne péchera, en actes et en paroles, ni par défaut, ni par excès de zèle.»
Il conclut en souriant: